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un grain de sable pour secouer la poussière...

Quelques séquences de l’histoire des Kadihines (partie 20) / Par Ahmed Salem El Mokhtar (Cheddad)

Mercredi 10 Novembre 2021 - 11:37

“Médecin aux pieds nus”: Durant cette semaine, je ne connus pas de repos. Du matin au soir, je passais mon temps à soigner les gens et surtout à leur faire des injections. Je vais encore quitter les parents jusqu’ en 1980, c’est-à-dire 5 ans encore. À Rosso, je me chargeais en même temps de la tâche de « médecin aux pieds nus », une tradition inspirée de la Révolution culturelle en Chine. Partout dans le pays, on formait des camarades, généralement des responsables, aux soins médicaux primaires. Ils étaient chargés de prodiguer aux amis malades les soins primaires. Seuls les cas graves étaient envoyés aux centres médicaux.
À Akjoujt, je m’entraînais à administrer des injections, à panser les blessures légères et à distribuer les comprimés d’aspirine ou de charbon (carbophos). Notre formation était assurée par l’infirmier major, notre camarade Ramdhane, de Boghé. Ma deuxième injection, une intramusculaire, je me la suis administrée moi-même.
 

Désespoir sur la route de l’Espoir: Une fois, un camarade, Lemrabott Ould Bouh, à la suite d’une forte fièvre, me fit une injection avec du Quinimax. Pour l’occasion souhaitons bon rétablissement à mon ami Lemrabott souffrant depuis quelques temps d’une maladie plutôt sérieuse. Le matériel de l’injection était probablement mal chauffé. La piqure s’infecta donc. Elle me causa par conséquent une forte fièvre. Malgré cela je voyageai avec. Je fus à Boutilimit, puis ensuite à Nouakchott. J’empruntai la route Boutilimit-Nouakchott, un après-midi à bord d’une Land Rover station appartenant à Radio Mauritanie. Le couvert végétal était encore assez dense.

La piste n’était pas encore bitumée. Elle était particulièrement difficile parce que systématiquement sablonneuse. Il fallait une dizaine d’heures pour la traverser et uniquement dans un tout- terrain. De Nouakchott à Boutilimit, la piste, 150km, était parsemée de dunes élevées séparées par de fortes descentes sous forme de Gouds. Après son bitumage, on prêta aux Idab Lahssène, une tribu connue pour son grand sens de l’humour, d’avoir qualifié, ce tronçon de la route de l’Espoir, de deux routes de fait : « une route là-haut, et une route en bas, chacune mesurait à elle seule 150 km ». À 15 km de Nouakchott, notre véhicule tomba en panne d’essence. C’était vers le crépuscule. Aucun secours n’était possible avant le lendemain matin. La piste, très difficile, était peu fréquentée, surtout la nuit. Comme on manquait d’eau et que j’étais encore recherché, je pris la décision réaliste de faire le reste du chemin à pied, en dépit d’une forte fièvre. Je traînais aussi la jambe droite, infectée par l’injection, et qui me faisait souffrir énormément. Sur une dizaine de kilomètres à partir de Nouakchott le terrassement était déjà préparé pour un début de bitumage de toute la route. Je marchais donc difficilement.
À plusieurs reprises, effrayé par le bruit de serpents à travers les herbes sèches, je tombais en essayant de fuir les méchantes petites bêtes. J’avais avec moi un sachet plein de comprimés d’aspirine. Je l’avais consommé entièrement, et sans eau. C’était une raison de plus pour m’engager dans l’aventure de la marche.
 

 


Nancy Ben Lemin: Tard dans la nuit, je rentrai cahincaha à Nouakchott. Je me dirigeais dans un état lamentable chez les Zeine, les parents de mon ami, Mohamed Abdellahi dit Petit Zeine. Sa grande sœur, Mariem, me reçut comme elle l’aurait fait avec son propre frère. Le lendemain, le camarade Mohamedou Nnaji m’amena d’urgence à l’hôpital national.
 

Le docteur Camara, premier chirurgien du pays, sympathisant du mouvement, devait traiter mon abcès. Il décida une opération d’urgence. D’après le docteur, sans mon jeune âge, je n’aurais pas résisté à ce genre d’abcès. L’opération fut effectuée sans que j’aperçoive le visage du Dr. Camara. Un groupe d’européens, hommes et femmes, procéda à mon anesthésie. Camara expliqua à Nnaji qu’il avait évité sciemment de se faire voir avant mon anesthésie, puisque leurs patients n’étaient pas encore habitués à des visages nationaux pour effectuer des opérations chirurgicales. Ils s’inquiétaient s’ils ne voyaient pas de visages de toubabs. Ce qui était psychologiquement très grave avant une anesthésie. Environ un kilogramme de pus fut extrait de ma fesse infectée. En dépit de la gravité de l’opération, je rejoignis, pour des raisons liées à la clandestinité, aussitôt la ville. Je descendis chez les Moustapha Ould Abeidrrahmane dit Ben Lemine, à la Medina R. Je devais recevoir dans ma fesse indemne 30 injections de Bi-pénicilline. Ainsi, je me suis trouvé dans l’obligation de soigner les effets d’une injection par 30 autres injections. Et si elles s’infectaient toutes ?!

Un ami du nom d’Abderrahmane, un camarade à nous, médecin en formation en URSS, venait tous les jours chez les Ben Lemine pour mes injections. Il s’était absenté le dernier jour, c’est-à-dire le 30e. Le camarade Petit Hassane, en formation en médecine en France, ne cessa de critiquer la formation faite en URSS, de son collègue et ami Abderrahmane. Il proposait toujours ses services pour effectuer mes injections. Ce que j’avais toujours refusé. Ce jour-là, j’étais dans l’obligation de devoir les accepter, puisque Abderrahmane s’était absenté. En manipulant avec une certaine maladresse le mécanisme d’injection, Petit Hassène, futur Dr Hassène, brisa le tube, gâchant définitivement ma derrière injection. Avec d’autres amis présents, on le tourna en dérision avec humour.

Mme Ben Lemine, Nancy Abeidrrahmane se chargea de me changer quotidiennement les pansements. Elle veillait sur moi, en m’engueulant s’il arrivait que je sorte à son insu. Elle me disait, dans son Hassania encore imparfait : « Inti chwaada !... », Pourquoi tu sors, en mettant « tu» au féminin en Hassania. Nancy Abeidrrahmane, une femme de grande valeur, polyvalente dans sa formation. On disait qu’elle était titulaire de plusieurs diplômes. À plusieurs reprises, les autorités recouraient à ses services pour trouver des solutions à des problèmes techniques rencontrés par l’usine de désalinisation de l’eau de mer, la source principale d’eau courante, à ce moment-là, pour la consommation en eau des populations de Nouakchott.

Nancy Abeidrahmane était également aussi une femme de ménage hors pair. Elle initiait les femmes du mouvement aux techniques de tissage, de la couture et de la cuisine. Je me rappelle qu’une fois lors de mon séjour chez elle, durant ma maladie, Nouakchott avait vécu à quelques reprises des périodes prolongées de pénurie de viande rouge. Les animaux domestiques furent décimés par une longue décennie de sécheresse. Les viandes rouges disparurent des marchés. À l’époque, en Mauritanie, il était inimaginable d’envisager un repas sans viande rouge. Chez les Abeidrrahmane, les Ben Lemine, comme on les appelait, avec Nancy, je ne cessais de manger des repas succulents, sans aucun morceau de viande rouge ou blanche.

Nacy fut la première à la fin des années 80 à se lancer  dans l’industrialisation du lait. Elle fondit la société Tiviski qui vendait, et vend toujours, le lait frais de vaches et de chamelles. D’autres suivront sa trace mais bien après.

Des parents me rendirent visite chez les Ben Lemine. Parmi eux, mon très cher ami, Mohamed Ould Sambeini dit Mohamed Keine. Il m’avait amené une caisse de bouteilles de lait. Il travaillait en ce moment comme manœuvre-livreur à la SOBOMA. Ça devait lui coûter la moitié de son petit salaire, soit 1500 UM si j’ai bonne mémoire. Considérant son sérieux, son patron lui avait proposé une fois une bonne promotion. Malheureusement, son niveau l’avait empêché de profiter de cette offre, puisque la tâche qu’on voulait lui confier exigeait un minimum d’étude, surtout en français. Heureusement peut être pour lui, puisque s’il était en mesure de la remplir, il serait certainement encore aujourd’hui confiné dans un petit boulot de petit gagne-pain, alors que son très bas niveau lui avait servi de stimulant pour devenir le premier homme d’affaires de notre collectivité. D’ailleurs sans l’encadrement de près de mauvais compagnons (à la fois internes et externes) il aurait, pourquoi pas, accédé au rang de premier patron du patronat national.

(A suivre)

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