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un grain de sable pour secouer la poussière...

Quelques séquences de l’histoire des Kadihines (partie 24)/ Par Ahmed Salem El Mokhtar (Cheddad)

Mercredi 15 Décembre 2021 - 13:08

Le grenier du Sénégal: En Casamance, le sage homme possédait une grande maison, en pleine forêt. Elle était composée de plusieurs ailes au milieu d’un verger entouré d’une parcelle de riz. Le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner, les trois principaux repas, bien que tous soient à base de riz, récolté fraîchement sur place, sont très riches et surtout très variés du point de vue des composants.
Un ami sénégalais, étudiant à l’Université de Dakar et originaire de Casamance, était chargé de nous accompagner jusqu’au retour. Il parle couramment créole, un mélange de langues locales et de portugais. Les populations de Casamance et de Guinée-Bissau appartiennent aux mêmes communautés, et particulièrement à l’ethnie Dioula.
 

A travers les mangroves: Ici les paysages sont verdoyants, serpentés par de nombreux cours d’eau. Nous avions donc utilisé une vedette pour effectuer une bonne partie du reste  du voyage. Elle zigzaguait le long d’une rivière couverte au-dessus de nos têtes par des pavillons de plantes qui couvraient entièrement les rayons du soleil. C’est la mangrove, me dira-t-on.
 

 He’s le commandant: On passa une première nuit chez le commandant de la région nord de Guinée Bissau. Je ne me souviens ni de son nom, ni de celui de la région qu’il commande. Selon notre compagnon sénégalais, c’était un homme qui s’était beaucoup distingué dans la lutte armée contre le colonialisme portugais. Étant de père et mère, enracinés dans les ethnies noires bissau-guinéennes, depuis la fin de la guerre de libération, il ne cessait d’exprimer son opposition aux éléments métissés qui détenaient le pouvoir central, gravitant autour du président Luis Cabral, frère d’Amilcar Cabral, initiateur de la guerre de libération. Il logeait dans une grande maison où habitait auparavant le commandant portugais au temps colonial. Toutes les pièces, modestement meublées, étaient éclairées à la bougie.
Les moustiques y pullulaient. Quelques décennies après, je me suis toujours demandé si le commandant en question ne serait pas le président Vieira qui va arriver au pouvoir, suite à un putsch contre Luis Cabral.

Le lendemain, nous accompagnons le commandant dans sa voiture en direction de la capitale. C’était une camionnette Peugeot. On montait à trois dans sa cabine. Les stigmates de la guerre sont perceptibles tout au long de notre parcours. Le pays était libéré, depuis à peine deux ans. En dépit de tout cela, le commandant s’arrêta à plusieurs reprises pour honorer des tombes de combattants ayant perdu la vie lors des batailles de la guerre de libération. Des stèles étaient dressées sur leurs tombeaux.
 

Agréable séjour à Bissau: Arrivés à la capitale Bissau nous fûmes bien reçus par les autorités centrales particulièrement le secrétaire général du PAIGC, un métis, relativement âgé, de teint très clair. Il avait tout l’air d’un toubab pur-sang. Son discours de bienvenue, comme d’ailleurs celui du commandant de la zone nord, est particulièrement chaleureux.
 

Souvenir du président Mokhtar: Je ne me souviens point des détails. J’en retiens une seule idée, qui d’ailleurs ne me quitte jamais. Parce que tous les responsables bissau-guinéens n’avaient cessé de nous la répéter : « Nous, bissau-guinéens, parce que nous avons vécu les méfaits du colonialisme, nous sommes dans l’obligation de soutenir le peuple sahraoui, dans sa lutte pour sa libération. Cependant, nous ne pourrions jamais oublier le soutien inestimable apporté à notre révolution par le président de la Mauritanie Mokhtar Ould Daddah ». On nous hébergea dans l’hôtel central, situé au cœur du quartier administratif. Toutes les villes de l’ex-colonie portugaise étaient organisées de la même manière : un centre chic réservé à l’administration et aux habitations des européens. Le tout était entouré de quartiers de misère, des bidonvilles constitués de cases et de paillotes, habités par les autochtones, sillonnés par des ruelles exigües, à la fois tortueuses et insalubres.
 

Sans poste radio! Nos hôtes s’occupèrent de nous, pour que nos conditions d’hébergement dans notre hôtel fussent irréprochables. Nous attendions une délégation du Polisario. Dans ma vie d’adulte, c’était la première fois que je passais une semaine sans poste radio et sans consommer la viande d’animaux domestiques de chez nous.
 

La mâchoire “humaine”: Dans les restaurants, on nous servait d’autres variétés de viande : celle du porc et celle de la forêt, c’est à dire du singe et de la biche. En bons musulmans, nous nous rabattions sur cette dernière variété de viande, celle de la forêt. Pourtant tous les deux animaux étaient cuisinés en même temps, car il nous arrivait de retrouver, dans nos plats, une mâchoire qui n’avait rien de différent avec celle d’une personne. Eh bien, nous fermions les yeux pour tout dévorer afin de ne pas mourir de faim. Passé une semaine, nous concluions que nos amis sahraouis boudaient notre rencontre. Finalement, nous nous décidâmes de reprendre le chemin inverse et de rentrer au pays. De la langue parlée ici, le portugais, nous avons appris un seul mot : « camarada : camarade ». 
 

De nouveau à Nouadhibou
 

En haute mer: Dans le cadre de la réorganisation du mouvement ou plus exactement de ce qui en restait, les « camarades » décidèrent de m’envoyer en mission politique à Nouadhibou. Depuis l’aventure de 1972, je n’y avais plus reposé pied. Je devrai quitter le lendemain pour Choum, emprunter le train minéralier jusqu’à Nouadhibou. Un voyage éprouvant.

Ehmounane: La veille, au soir, je rendis visite à des amis dans la Kebba (bidonville) du Ksar, située dans l’espace occupé actuellement par la Moughataa de Teyarett. Ce quartier portait le nom générique de « premier ». Je prenais du thé avec des jeunes dans une baraque. D’autres jeunes s’ajoutèrent à nous. Parmi eux Abderrahmane Ould Lekwar, commandant de la marine. Je le reconnus aussitôt. Ses parents avaient vécu longtemps chez nous. Par contre, lui me connaissait peu.
Pourtant dans les milieux du mouvement, j’avais entendu parler de lui. On le présentait comme un sympathisant. J’étais plus familier avec son jeune frère Mohamed Lemine, un promotionnaire de l’école de Mederdra
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Je l’interpellais par son surnom intime, « Ehmounane », Il sursauta, en criant « Quoi ?! Comment m’as-tu appelé ?! », « Ehmounane, ce n’est pas ton nom ? », Répondis-je. « Oui ! C’est bien mon nom. Mais seule ma maman où les gens de Edkhal, m’appellent ainsi ». «Donc, comme je ne suis pas ta maman, je fais partie peut être des gens de Edkhal », répliquai-je. Après on se présenta l’un à l’autre. Il m’informa qu’il ira le lendemain à Nouadhibou par bateau militaire. Comme j’envisageais d’aller à Nouadhibou, il m’invita à l’accompagner dans son bateau. J’éprouvais une certaine gêne. Parce que je n’avais jamais voyagé dans un bateau. Mon état d’asthmatique renforça ma réserve. La mer, trop humide et souvent très agitée ne pouvait se révéler comme une promenade de santé pour moi. Il m’encouragea, et un rendez-vous fut fixé pour le lendemain. Nous convînmes de déjeuner ensemble chez moi à la Medina 3, avant de prendre le large l’après-midi. Ce soir-là, j’étais terrassé par une crise d’asthme. Je me rappelle toujours avoir piqué ma première crise d’asthme durant mon séjour à Akjoujt suite à une tempête nocturne de sable.

L’idée de voyager par mer renforça ma crise. Comme programmé, nous quittâmes l’État-Major vers 16 heures en direction du wharf.  Pas encore de Port de l’Amitié.  À 17 heures, on leva l’ancre. Ici, il s’agit de la vraie ancre, pas par comparaison comme on a l’habitude de le dire ou de l’écrire. Le navire militaire, baptisé « Boulanwar », était encore en bon état. Je faisais la navette entre le pont et la cabine du commandant ; là-dedans, on avait l’impression d’être dans une chambre d’un hôtel cinq étoiles. La nuit sur le pont, le ciel et la surface de la mer se confondaient. C’était comme si nous étions dans un vaisseau spatial, navigant dans l’univers intersidéral.
 

Une mer d’huile: Par chance pour moi, la mer était totalement calme, « une mer d’huile », comme on dit dans le jargon marin, m’apprit Abderrahmane. Le ciel était paré d’étoiles. Une multitude de lumières de navires de pêche qui se confondaient avec les vraies étoiles qui embellissaient le ciel. Comme par enchantement, mon asthme disparut. Il devint un souvenir du passé. Nous mangions, dormions et buvions toute sorte de boissons, sauf l’alcool bien sûr.

Les quartiers, les quartiers maîtres, les marins, dans la sémantique française, s’agitaient tout autour de nous pour répondre au moindre besoin que nous exprimions. Abderrahmane Ould Lekwar était, je crois, en ce moment, lieutenant de vaisseau. Il recevait de manière permanente des nouvelles du front annonçant des accrochages entre des éléments du Polisario et des unités marocaines ou mauritaniennes ou parfois les deux combinées.
 

Le Cap Blanc: Le lendemain, à 9 heures du matin, on commença à percevoir la blancheur du rocher majestueux du Cap Blanc, scintillant sous les rayons d’un soleil pas encore très méchant, qui  marque ainsi Nouadhibou, anciennement Port-Etienne. Port-Etienne, le nom d’un ancien ministre français des colonies.  La célèbre Tour Bleue, symbole de Nouadhibou, fit son apparition. J’allais passer deux semaines chez Ehmounane dans son modeste logement dans l’un des bâtiments de la cité appelée Dragage.

Le bébé Ahmed: Son épouse, l’aimable et souriante Soukeina et son petit bébé, âgé d’à peine une année, Ahmed remplissaient la maison de joie. Si seulement il s’approchait aujourd’hui de moi pour l’embrasser de nouveau !
Aujourd’hui quand je regarde la télévision, et que j’aperçois le visage encore juvénile d’Ahmed, désormais président de la Fédération Nationale de Football et récemment candidat à la présidence de la CAF, il me renvoya à ce moment inoubliable.
 

Didi: Notre pays s’installait désormais dans la guerre. Presque toutes les générations présentes n’avaient jamais connu la guerre au sens propre du terme. Le climat était de plus en plus lourd. Les esprits étaient inquiets. En dépit de tout cela, des chanteurs de grand talent, comme Cheikh Ould Abba et Némaa Mint Chweikh, dominaient la scène artistique. À travers leurs chants et leurs animations, ils propagèrent gratuitement un message d’optimisme, atténuant ainsi les effets psychologiques négatifs de la guerre sur le moral des populations, notamment sur celui des soldats engagés sur le front. Même les hommes du Polisario, tous d’ailleurs de souche maure, dans leurs excès contre les civils, arrêtèrent une fois un certain Didi, un chanteur amateur de grand talent. Didi était épris des chants du célèbre griot feu Cheikh Ould Abba, le cousin paternel de feue Dimi, qu’il imitait à s’y confondre.

Les éléments de l’unité du Polisario responsables de son arrestation, dans leur solitude, lui demandèrent de leur chanter le plus simplement du monde un morceau particulièrement bien apprécié en ce moment chez Cheikh Ould Abba : « Chalet Naama Elghidi » :« les jeunes belles filles à la démarche d’autruche». Didi, bien sûr, s’exécuta. Comme récompense il fut libéré et revint sain et sauf de cette aventure.

(A suivre) lecalame

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