Quelques jours avant la fin de sa mission en Mauritanie, Madame Lila Pieters Yahia, coordinatrice résidente au Système des nations Unies, a bien voulu accorder un entretien au Calame.
Le Calame : Madame la Coordonnatrice résidente, pourriez-vous vous présenter, ainsi que le Bureau que vous dirigez en Mauritanie ?
Madame Lila Pieters Yahia : Je suis Lila Pieters Yahia, coordinatrice résidente du Système des Nations Unies, en fin de mission après trois années passées en Mauritanie. J’en garde une expérience profondément humaine : ce pays m’a impressionnée par la résilience, la dignité et la diversité de ses populations et de ses paysages. Partout où je suis allée, ce sont les Mauritaniennes et Mauritaniens rencontrés sur le terrain qui resteront ma plus grande richesse.
- La Mauritanie fait face à des défis majeurs en matière de sécurité alimentaire et de résilience agricole. Comment les agences des Nations Unies basées à Rome coordonnent-elles leur action dans ce cadre?
- La Mauritanie fait face à des défis importants, mais elle dispose d’un atout essentiel : un État ouvert à la coopération. L’action des Nations Unies accompagne les autorités nationales, locales et leurs partenaires autour de trois priorités essentielles.
1) Gouvernance
Nous avons appuyé les institutions électorales — notamment la CENI — pour consolider le caractère paisible des élections, renforcer la redevabilité et la participation citoyenne aux élections. Un enjeu particulièrement important est d’augmenter la présence des femmes dans la vie publique et la prise de décision, au niveau local comme national. Lorsque les femmes siègent dans les conseils municipaux, au Parlement ou au gouvernement, les politiques publiques deviennent plus inclusives et plus efficaces, notamment en matière de services sociaux, d’accès à la justice et de réduction de la pauvreté.
Sur le terrain, j’ai été particulièrement impressionnée par le réseau des femmes mourchidates qui mènent, chaque jour, des actions essentielles : prévention de l’extrémisme violent, accompagnement des jeunes en détention, dialogue avec les familles et les autorités religieuses. J’ai également rencontré, dans de nombreux villages, des comités mixtes hommes–femmes–jeunes qui résolvent les conflits entre agriculteurs et éleveurs, luttent contre les mariages précoces et préparent les communautés aux risques climatiques. Ces modèles communautaires, que le gouvernement souhaite mettre à l’échelle, sont une force pour le pays. Le 18 Septembre 2025, la nomination de deux femmes ministres supplémentaires (dont le nombre passe ainsi de six à huit) a marqué un progrès. Mais il est crucial d’aller plus loin : l’économie mauritanienne a besoin de la pleine participation de ses femmes, qui représentent plus de la moitié de la population, mais restent sous-représentées dans l’emploi formel et l’entrepreneuriat.
2) Capital humain (éducation, santé, protection sociale)
Le pays augmente ses investissements en santé, en éducation, en protection sociale et en sécurité alimentaire. Mais des défis persistent : pauvreté multidimensionnelle, déscolarisation d’une partie de la jeunesse et santé maternelle à renforcer. Nous appuyons la réforme des systèmes éducatif et sanitaire, ainsi que le développement de la protection sociale dont le registre social constitue une avancée majeure. Pour que la Mauritanie tire pleinement profit de son potentiel humain, il est essentiel de susciter des opportunités d’emploi et d’accès au crédit pour les jeunes femmes et les jeunes hommes, en particulier dans les zones rurales et éloignées. Sans crédit, beaucoup de jeunes ne peuvent pas acheter d’équipement, démarrer une activité ou développer une petite entreprise.
3) Croissance inclusive et durable
Au fil de mes visites, j’ai découvert un potentiel agricole immense et dynamique : grands périmètres irrigués, maraîchage féminin, artisanat modernisé, entrepreneuriat jeune. J’ai rencontré des jeunes femmes et hommes qui, grâce à leur formation, sont devenus plombiers, électriciens, artisans, transformateurs de produits locaux, ou encore spécialistes de l’IA appliquée aux métiers traditionnels. Beaucoup n’attendent qu’un élément pour accélérer la croissance inclusive et durable : un accès réel au financement. Pour cela, la Mauritanie doit poursuivre la modernisation de son système financier, améliorer l’accès au microcrédit et encourager l’édification d’un système de notation de crédit (credit rating) transparent et inclusif, qui permettra de réduire les risques pour les banques, d’élargir l’accès au capital et d’attirer davantage d’investisseurs.
La diaspora mauritanienne représente également un potentiel immense. En facilitant les transferts sécurisés, en développant des fonds d’investissement dédiés et en renforçant la confiance, il est possible de mobiliser la diaspora pour investir dans les chaînes de valeur agricoles, l’énergie, l’éducation et l’innovation — autant de secteurs clés pour atteindre les ODD. L’enjeu donc est de transformer les opportunités socioéconomiques immenses dont disposent la Mauritanie.
- Dans un contexte régional tendu, comment les Nations Unies soutiennent-elles la Mauritanie dans la gestion des migrations ?
- Notre approche conjugue État de droit et protection des personnes, deux piliers essentiels pour une gestion juste, humaine et efficace des mobilités. Nous soutenons les autorités pour moderniser le cadre légal, renforcer les systèmes d’enregistrement et former les agents. Nous rappelons un principe fondamental : migrer n’est pas un crime. Plus de 80 % des mobilités africaines restent intra-africaines et nourrissent les économies locales. Une migration bien gérée peut également réduire la vulnérabilité des jeunes — y compris des jeunes femmes — en élargissant leurs opportunités économiques.
Pour que ces mobilités deviennent une chance, notamment pour les régions frontalières, nous aidons à structurer des chaînes de valeur génératrices d’emplois, en particulier dans l’agriculture, les services et la transformation. Enfin, une gestion mieux structurée de la migration contribue à mobiliser la diaspora mauritanienne, dont l’engagement financier, technologique et entrepreneurial peut devenir un levier majeur pour investir dans les ODD et soutenir les projets des jeunes.
- Pourquoi l’eau constitue-t-elle un axe stratégique pour le système onusien en Mauritanie ?
- L’eau est la clé du développement, et l’investissement dans l’eau sera un accélérateur pour l’amélioration des services publiques et le développement des chaînes de valeur : santé, éducation, sécurité alimentaire, élevage, agriculture, industrie, stabilité sociale. La Mauritanie dispose d’un potentiel important en nappes phréatiques et en systèmes de captage et de stockage. Dans le Hodh ech-Chargui et le Guidimakha, nous travaillons sur la régénération des sols, le stockage de l’eau, et l’accès à l’eau potable — autant d’actions qui améliorent directement la productivité et suscitent des emplois ruraux, notamment pour les jeunes femmes et hommes.
L’eau peut aussi être une source de tension entre agriculteurs et éleveurs ou dans les zones accueillant plus de trois cent dix mille réfugiés maliens. Pour anticiper ces risques, nous avons lancé, avec la Mauritanie, le Mali et le Sénégal, un programme transfrontalier de gestion de l’eau visant à réduire les conflits et à engendrer des opportunités économiques. Les chaînes de valeur autour de l’eau — irrigation, énergie solaire, transformation agricole — peuvent devenir une source importante d’emplois en particulier pour les jeunes et les femmes.
- Comment renforcer l’insertion professionnelle des jeunes à travers les écoles de la deuxième chance ?
- Les écoles de la deuxième chance réussissent lorsqu’elles offrent à la fois : une remise à niveau académique et psychosociale ; des compétences de base (langues, mathématiques, numérique) ; puis une orientation vers la formation professionnelle ou le retour à l’école. Les programmes conçus avec le secteur privé atteignent souvent 70 à 80 % d’insertion, pour les filles comme pour les garçons. L’avenir économique du pays dépend de la capacité à transformer la formation en opportunités concrètes pour la jeunesse.
- Pourquoi une approche transfrontalière est-elle indispensable pour la sécurité, le climat et la mobilité humaine ?
- Parce que les défis du Sahel — climat, insécurité, mobilité, pression démographique — ne connaissent pas de frontières. La Mauritanie met en œuvre une stratégie holistique fondée sur : la présence de l’État et la sécurité ; les infrastructures de base ; la gouvernance locale ; et surtout l’emploi des jeunes, indispensable à la stabilité.
L’Est du pays reste vulnérable aux trafics, aux tensions autour des ressources, et aux défis climatiques. Le Nord est sous pression avec l’orpaillage artisanal et certains mouvements de population. Pour y répondre, la Mauritanie a renforcé son architecture de prévention, soutenue par l’Analyse des fragilités et risques 2024–2025 et par le Fonds pour la consolidation de la paix.
L’approche transfrontalière est également l’occasion de mettre sur pied des projets économiques régionaux, notamment autour de l’eau, de l’élevage, du commerce et des services — des secteurs porteurs d’emplois pour les jeunes des zones frontalières. Pour rendre ces projets possibles, le pays aura besoin d’une meilleure inclusion financière et d’un accès élargi au crédit, essentiels pour les micro-entreprises. La diaspora peut aussi jouer un rôle-clé dans ces zones, en apportant capitaux, technologies et réseaux, notamment si des mécanismes sécurisés d’investissement dans les ODD transfrontaliers sont développés.
- Dans un contexte de diminution de l’aide internationale, comment renforcer la mobilisation des ressources domestiques ?
- L’avenir du financement du développement en Mauritanie repose d’abord sur ses ressources domestiques et sur des prêts concessionnels. Les progrès sont réels : la performance fiscale s’améliore ; la dette publique se stabilise ; l’inflation est maîtrisée. Pour attirer davantage d’investissements, réduire le coût du capital et dynamiser l’entrepreneuriat, plusieurs leviers sont essentiels : la digitalisation ; la lutte anticorruption ; la modernisation administrative ; l’amélioration du climat des affaires ; les infrastructures ; et l’investissement massif dans le capital humain, en particulier les jeunes et les femmes. La mobilisation de la diaspora mauritanienne représente également une opportunité considérable : fonds d’investissement dédiés aux jeunes ; mécanismes sécurisés d’épargne et d’investissement dans les ODD ; partenariats public–privé avec des entrepreneurs de la diaspora. Ces efforts conjoints peuvent réduire la dépendance à l’aide internationale et ouvrir de nouvelles perspectives pour l’économie nationale.
- À l’aube de 2026, quels sont les défis prioritaires pour atteindre les ODD ?
- Les ODD accusent un retard mondial. En Mauritanie, des progrès sont visibles dans les énergies renouvelables et l’environnement, mais le principal défi reste le capital humain et l’emploi, surtout pour les jeunes et les femmes. Les priorités sont : améliorer la qualité de l’éducation ; renforcer la santé maternelle et infantile ; garantir l’accès à l’eau ; étendre les filets sociaux ; renforcer la gouvernance locale ; et surtout produire des emplois.
Pour y parvenir, il sera indispensable de développer une économie rurale dynamique, appuyée par : l’accès au crédit pour les jeunes entrepreneurs ; le financement de petites entreprises ; des chaînes de valeur agricoles modernisées ; des technologies innovantes ; et des investissements ciblés dans les zones à forte pauvreté multidimensionnelle. La diaspora peut également accélérer les ODD par des investissements orientés vers les secteurs stratégiques : agriculture, énergie, numérique, éducation, transformation locale.
- Quel message souhaitez-vous adresser aux Mauritaniens à la veille de votre départ ?
- La Mauritanie est engagée sur une trajectoire prometteuse. Sa force réside dans sa diversité, sa résilience et une générosité exceptionnelle. Continuez à miser sur la cohésion, l’inclusion et, surtout, sur le talent de votre jeunesse et la capacité des femmes à bâtir l’avenir du pays. Je vous invite à poursuivre les efforts pour élargir les opportunités économiques dans toutes les régions, notamment rurales, et à faciliter l’accès au crédit pour que chaque jeune — fille ou garçon — puisse transformer son rêve en entreprise. La diaspora a, elle aussi, a un rôle crucial à jouer. Investir dans son pays, c’est investir dans son propre avenir. Même dans les régions les plus modestes, j’ai été accueillie avec une humanité rare. C’est un trésor national. Préservez-le, ensemble.
Propos recueillis par Dalay Lam
lecalame

Madame Lila Pieters Yahi , coordinatrice résidente du Système des Nations Unies à la veille de son départ : ‘’La force de la Mauritanie force réside dans sa diversité, sa résilience et une générosité exceptionnelle’’
