. chezvlane



un grain de sable pour secouer la poussière...

" La crise migratoire italienne : un autre regard " : Interview d'Ahmed Ould Soueid Ahmed pour la revue Golias

Mercredi 11 Avril 2018 - 08:28

Le 4 mars dernier, les élections législatives italiennes ont amené un parti d’extrême droite aux portes du pouvoir dans une alliance avec la droite berlusconienne. Le total des voix des partis qui veulent sinon une sortie de l’Europe tout au moins une remise en cause profonde, dépasse largement la moitié des votants. Après le Brexit, un deuxième poids lourd européen prend la direction du débarquement du bateau européen. Le pays qui a accueilli le 25 mars 1957 les traités fondateurs de l’Europe à Rome tourne le dos aux valeurs européennes. La question migratoire a été au cœur de la campagne politique. Toutes les analyses politiques convergent sur l’idée que les politiques d’austérité demandées par Bruxelles, ajoutées au sentiment d’absence de solidarité européenne avec l’Italie face à l’afflux des migrants par la mer, ont précipité l’impasse politique en Italie où la possibilité de construire une coalition politique stable semble hors de portée. On entend peu les commentaires politiques qui nous viennent de l’autre côté de la méditerranée, des pays de départ des migrants.

Golias a interviewé Ahmed Ould Soueid Ahmed, un journaliste mauritanien, musulman, qui commente quotidiennement l’actualité de son pays sur son site (www.chezvlane.com). Il est marié avec un italienne, qu’il a rencontré en Mauritanie alors qu’elle faisait son travail de terrain pour sa thèse de doctorat en anthropologie de l’art de l’université de Barcelone. Il séjourne fréquemment en Italie et son éclairage de subsaharien habitué de la péninsule italienne modifie les contrastes de l’image de la situation en Italie et nous amène à changer un peu la focale de nos propres analyses.
 
Golias : Pendant votre dernier long séjour en Italie à Pérouse, avez-vous été confronté à du racisme ?
 
Du racisme manifeste ? Non, jamais, pourtant je suis aussi allé en touriste à Rome, Florence, Venise ainsi que d’autres petites villes. Des regards méfiants, inquiets, dans la rue, les restaurants ou les magasins ? Oui, bien sûr, c’est presque quotidien et gênant quand on a l’habitude depuis toujours d’aller en Europe sans attirer l’attention par sa couleur de peau. Je ne connais pas assez l’Italie pour me permettre d’avoir un avis mais mon opinion de « touriste », gêné par la nature de certains regards fréquents, est que la société italienne que j’ai côtoyée, celle de l’Italie du centre, n’est pas raciste, au contraire.

J’ai été très bien reçu par l’entourage familial, amical et professionnel de mon épouse, anthropologue italienne et ces fameux regards dont je me plains gentiment sont dus à l’arrivée soudaine de flots de migrants démunis dans un pays encore au cœur d’une sérieuse crise économique, sachant que les Italiens n’ont pas vécu d’immigration afro-magrébine dans leur histoire récente contrairement à la France. L’Italie a été longtemps un pays d’émigration.

Il y a bien évidemment comme partout des groupuscules xénophobes comme Casa Pound Italia qui ont une idéologie ouvertement raciste dont on retrouve les grandes lignes par exemple chez un Matteo Salvini le leader de la ligue du Nord qui tient un discours raciste décomplexé, appelant à chasser les migrants « rue après rue », mais cette poussée d’extrême droite, dont le fonds de commerce est d’indexer les migrants, atteint bien des pays européens de la France au Danemark, du Royaume-Uni à l’Autriche avec une spécificité italienne liée à son histoire
 
 

Golias : Vous faites des séjours fréquents en Europe et en Italie, ces regards inquiets sont-ils nouveaux ?
 
Ces regards qui semblent plus ou moins dire « on en a assez » se retrouvent un peu partout en Europe surtout dans les pays les plus touchés par la crise économique. Pendant 3 ans j’ai fait des voyages fréquents à Barcelone et j’ai pu voir là aussi les regards changer vis-à-vis des afro-magrébins mais cela n’a pas atteint le degré de ras-le-bol qu’on ressent en Italie où on assiste à des arrivées impressionnantes par la mer dans des proportions uniques en Europe.  Il ne faut pas oublier que depuis 2014 les Italiens ont vu arriver 600 000 migrants sur leurs côtes. A part l’Allemagne qui a besoin d’immigration vu la population vieillissante et qui peut se le permettre considérant son économie florissante, quel pays européen, face aux centaines de milliers de migrants, peut prétendre comprendre l’état psychologique les italiens surtout du centre et du sud où la vie est de plus en plus difficile et l’emploi de plus en plus rare et précaire ?
 
Ironie du sort, le ras-le-bol italien face aux migrants affecte le tourisme car les touristes noirs, arabes ou indiens subissent ces fameux regards dans la rue, pris pour des migrants sans le sou qui profitent des impôts italiens mieux que les italiens eux-mêmes. Combien de temps vont-ils continuer à venir dans ce beau pays si c’est pour être accueillis ainsi ? Ce n’est qu’en sortant votre carte de crédit que les regards s’apaisent sinon vous passez pour quelqu’un venu bénéficier du droit d’asile qui donne droit à des conditions de vie que bien des italiens n’ont pas.  Je me souviens d’ailleurs de cet opérateur italien qui s’occupe des migrants ne pouvant aller chez le dentiste car c’était trop cher pour lui alors que le migrant qu’il accompagnait avait droit à une prise en charge sanitaire de 100%.
 
Même si la tendance est à la baisse, les images quotidiennes de secours en mer donnent aux italiens l’impression que la situation n’est plus sous contrôle. Les partis politiques populistes n’ont aucune difficulté pour instrumentaliser ces informations. Les migrants sont visibles, ils ne sont pas cantonnés dans des quartiers à la périphérie des villes, les gens les voient dans les villes et les campagnes où ils marchent par petits groupes toujours plongés dans leurs smartphones comme accrochés à une boussole. C’est un phénomène qui saute aux yeux et ça inquiète de plus en plus les italiens.
 
Le sentiment partagé en Italie est que les autres pays Européens ne sont pas solidaires et que l’Europe politique a laissé l’Italie se débrouiller seule une fois que la question en mer Egée a été réglée par les accords avec la Turquie. Les migrants ayant compris que quiconque mettrait les pieds en Grèce finirait en Turquie, ils vont directement en Italie où l’accueil est plus clément doublé de la certitude de rester en Europe sans être expulsés vers les camps turcs le temps des procédures administratives.
 
Golias : La position humaniste du Pape a-t-elle une influence sur la situation ?
 
Oui, bien sûr. Le débat au sein de la société italienne entre d’un côté le devoir d’accueil des victimes des désordres du monde et de l’autre la nécessité de contenir ces flux, est intense. La position forte du Pape structure le débat. Les associations caritatives italiennes notamment catholiques comme Caritas mènent un travail remarquable d’accueil avec le soutien de fonds européens et italiens gérés par les préfectures. J’ai pu voir cela de près car mon épouse avait mis sur pied pour Caritas, un dispositif d’accueil et d’accompagnement des migrants à Assise où par exemple les migrants musulmans avaient même droit à la viande Halal via des boucheries spécialisées. Certains avaient leur propre maison mise à disposition par exemple par la généreuse communauté monastique de Bose d’Assise et d’autres.
 
Le pape est dans son rôle en parlant de charité mais certains italiens estiment que la réalité économique quotidienne des italiens n’est pas toujours celle du Vatican et selon eux le Pape, lors de ses appels à accueillir les migrants, devrait aussi tenir compte des problèmes de sécurité car quiconque est enregistré à partir des informations qu’il fournit sachant que beaucoup qui arrivent par la mer, n’ont aucun papier d’identité.
 
Les migrants peuvent être reconnaissant de la charité chrétienne qui existe en Italie face à ces sujets graves et qui permet encore aux appels du Pape d’être largement suivis. Les débats sont passionnés mais beaucoup d’italiens, pour l’instant la majorité, refusent de répondre aux sirènes de la xénophobie et les combattent mais pour combien de temps face à la crise économique et à la peur du terrorisme islamique de l’autre côté de la Méditerranée ?
 
Je crains qu’au moindre attentat comme la France en a connu, les choses ne prennent pour les migrants une autre tournure notamment avec la victoire aux élections de l’extrême droite : on l’a vu à Macerata quand un jeune sympathisant de l’extrême droite a organisé une expédition punitive à balles réelles, blessant six migrants. Les tensions montent mais elles sont encore sous contrôle, la société italienne semble résiliente sur le sujet.
 
Pour autant la pédagogie vaticane ne tiendra pas éternellement. Il y a un effet pervers dans l’énorme engagement associatif sur financement européen. A cause du chômage de masse des jeunes italiens et des politiques d’austérité, les discours de haine à propos d’une meilleure prise en charge des migrants au détriment des aides sociales pour les Italiens, fonctionnent à plein régime. Il ne faut pas aller chercher bien loin les raisons du vote massif en faveur des partis anti européens lors des dernières législatives.
 
 

Golias : La menace djihadiste et le terrorisme, entrent-ils dans cette équation ?
 
Les dernières statistiques policières en Italie ne montrent pas une dégradation notable de la sécurité au quotidien, même si quelques rares faits divers sordides impliquant des migrants sont repris dans la presse et souvent montés en épingle.
 
Pourtant le sentiment croissant d’insécurité est là. De véritables réseaux de trafic humains se sont mis en place, c’est aussi ça la réalité, et les gens voient les prostituées africaines dans le centre des villes. De même pour la présence des réseaux de drogue en provenance d’Afrique du Nord. C’est visible. Les chaînes d’info en continu sont aux aguets en matière de terrorisme et les italiens sont informés à la minute de tout ce qui se passe dans le monde à ce sujet.
 
L’Italie a été pour l’instant préservée des grands attentats comme la France a pu les connaître. Cela est probablement dû à l’efficacité reconnue des services italiens qui ont une vieille expérience dans le domaine (brigades rouge, mafia). L’attentat contre le marché de Noël à Berlin qui a fait 12 morts en décembre 2016 a été perpétré par un terroriste passé par l’Italie et qui a été abattu à Milan. Globalement, on ne voit pas trop bien pourquoi des terroristes aguerris risqueraient la noyade en traversant la Méditerranée. Les filières terroristes sont bien structurées, surtout celles des Balkans et l’Italie est un pays de transit parmi d’autres. Mais il suffirait que le pire arrive pour que la défiance anti migrants dégénère en quelque chose de plus radical.
 
Golias : Vous en tant que Mauritanien, en tant que Sahélien, natif d’une région d’Afrique d’où viennent une partie des migrants vers l’Europe, comment analysez-vous la situation de la migration en général ? 
 
Mon pays était à la fois un pays de transit des africains côtiers, un pays de départ pour quelques rares Mauritaniens et un pays de réception pour tous ceux qui ne pouvaient aller plus loin jusqu’à ce que les mesures contre le terrorisme n’amènent les services de sécurité mauritaniens à soupçonner tout migrant d’être un terroriste potentiel. La Mauritanie n’est plus aujourd’hui un pays de choix pour les migrants qui savent qu’ils n’iront pas plus loin et risquent l’expulsion à tout moment. La route des îles Canaries est bloquée par les services mauritaniens en étroite collaboration avec les services espagnols et la route marocaine vers le détroit de Gibraltar est presque hermétique, comme celle vers l’Algérie.  Le nord-est mauritanien est une zone militaire face à un Mali en guerre. De quoi décourager l’essentiel des migrants de choisir l’espace mauritanien comme route vers l’Europe.

Il en reste bien d’autres routes notamment via la Libye. Les Européens ne doivent pas négliger que les jeunes qui tentent l’aventure ont un projet de vie. Ils ont mobilisé des moyens pour le voyage, ils sont connectés avec le monde et sont motivés. Ils se disent, que chez eux, l’avenir est sans lendemain. Ils savent parfaitement qu’ils vivent encore largement en deçà des conditions de vie des pays développés, que ce soit en termes de représentation démocratique, de santé, de loisirs ou d’accès à la connaissance. Il faut croire que de nombreux gouvernements européens issus d’élection libres utilisent le discours xénophobe et raciste des partis populistes comme pour mieux se présenter en rempart de l’extrême droite et se dédouaner d’une réponse globale, que la situation exige.

Golias : Que doit faire l’Europe ? 

Beaucoup de choses dont la plus démocratique serait de faire en sorte de ne pas être complice de régimes autoritaires et prédateurs qui savent désormais comment tenir certains gouvernements européens, et pas des moindres, à base de contrats pour leurs fleurons industriels dans les infrastructures, l’exploitation minière, les télécommunications, les transports, la sécurité et bien sûr les armes. Les citoyens africains ne sont pas dupes de cette complicité, plus ou moins passive, pour ne pas dire de ce double langage. En l’état actuel des choses, sans un changement profond de la gouvernance des pays de départ des migrants, il n’y a aucune raison que les flux migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne se tarissent, au contraire.


 

"  La crise migratoire italienne : un autre regard " : Interview d'Ahmed Ould Soueid Ahmed pour la revue Golias
Propos recueillis par CHRISTOPHE COURTIN    , anthropologue, consultant international sur les questions de : société civile, justice, droits de l'homme.

chezvlane

chroniques VLN | énergie / mines | politique | économie | affaires religieuses | interview | société | communiqué | droits de l'homme | actu opposition | diplomatie / coopération | ONG / associations | justice | sécurité | international | sports | Syndicats / Patronat | tribune | faits divers | vidéos | rumeurs | ndlr | culture / tourisme | pêche | Santé | medias | conseil des ministres | actu.g



Rubriques à la une

Recherche