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Communautarisme et radicalisme au Sahel/Par Seyid Ould Bah

Mercredi 14 Septembre 2022 - 18:46

Communautarisme et radicalisme au Sahel/Par Seyid Ould Bah

Au Sahel, la vague terroriste commence à atteindre les pays côtiers de l'Afrique de l'Ouest, menaçant les États du golfe de Guinée, après avoir embrasé la totalité des pays du bassin tchadien.Ce fléau, qui a longtemps sévi dans la partie occidentale du Sahel, est en train de se propager dans la majeure partie l'Afrique subsaharienne.
 

Il importe de préciser que ce phénomène d'extrémisme radical violent ne saurait être réduit à un facteur religieux ou culturel, bien qu'il présente souvent un aspect religieux ou confessionnel.

Des analystes reconnus ont considéré que le radicalisme violent qui se manifeste au Sahel serait en train d'évoluer d'un djihadisme idéologique importé de l'islamisme maghrébin (algérien, notamment) vers un djihadisme communautaire. Ce dernier se greffe sur les tensions et les schismes ethniques et tribaux qui secouent la région.

L'exemple type des deux djihadismes touareg et peul au Mali est ainsi avancé pour corroborer cette assertion. 

Après le déclenchement du mouvement radical au centre du Mali, au sein de la communauté peule, des chercheurs ont cru saisir la résurgence de l'ancien djihadisme du Fouta, lié aux empires «théocratiques» du Macina et d'El-Hadj Omar Tall, au XIXe siècle. 

Cette approche pèche par simplisme réducteur et par anachronisme. Le problème du nord du Mali ne saurait être réduit à la dynamique indépendantiste et nationaliste arabo-touareg, et le nouveau «problème peul» n'est nullement l'illustration d'une revendication théocratique communautaire. Voir les choses sous cet angle reviendrait à faire le lit des mouvements radicaux, comme l'État islamique du grand Sahara, affilié à Daech, et Al-Qaïda au Maghreb islamique (qui regroupe les deux groupes armés touareg et peul dirigés par Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa).

 

Equation ethnique
 

Il serait vain de nier l'équation ethnique et communautaire qui, au Sahel, se cristallise autour de la répartition classique entre zones climatiques sahariennes et soudano-sahéliennes, entre modes de production pastoral et agricole, entre aire culturelle islamisée et zone imprégnée par les religions traditionnelles ou par les Églises chrétiennes. 
 

Cette configuration multiethnique et multiconfessionnelle n'est cependant pas la source de ce radicalisme violent qui est souvent la planche de projection des maux des sociétés sahéliennes. Ces derniers ne sont en eux-mêmes ni religieux ni communautaires.

Cette vaste zone – qui s'étend des cités caravanières sahariennes au golfe de Guinée – a été dominée par le passé par des empires qui ont été pluralistes sur le double plan religieux et ethnique, malgré la suprématie circonstancielle d'une communauté donnée à une époque ou à une autre.
 

Des anthropologues africanistes ont même mis en évidence le fait performatif de l'identification ethnique entreprise par les politiques de classement et d'assignation statutaire définies et appliquées par les autorités coloniales européennes en Afrique.

À l’origine, la notion de communauté ethnique n'avait aucune rigidité institutionnelle ou imaginaire. Elle ne constituait en rien un ancrage identitaire solide, mais était plutôt dynamique, perméable et ouverte.
 

Le modèle de l'État sahélien institué par l'ingénierie coloniale française a progressivement glissé vers une forme d’enkystement identitaire, qui, au début, a pris l'allure d'un nationalisme étatique intégrateur, avant de basculer dans le communautarisme étroit et destructeur.

L'institution armée, censée être le principal cercle d'intégration nationale, est devenue dans la plupart des pays sahéliens le foyer même du communautarisme exclusiviste.
 

Il en découle deux phénomènes alarmants: la militarisation de la vie politique comme conséquence directe de l'accaparement des juntes armées du pouvoir et la fusion des dynamiques – communautaire et religieuse radicale. 

Ces deux phénomènes, concomitants, sont étroitement imbriqués dans les pays sahéliens, dont trois États sur cinq sont actuellement gouvernés par des régimes militaires qui ont le plus grand mal à gérer des transitions politiques dans des contextes de guerres civiles embrasées.
 

Un haut diplomate malien que j'ai récemment interpellé au sujet du problème ethnique que connaît son pays m'a répondu qu'il n'y avait pas de problème communautaire au Mali, mais un problème d'État et d'espace public. Le danger, selon mon interlocuteur, consistera dans la faillite de l'État. Cette dernière correspondra à l'érosion des identités communautaires qui se sont construites et consolidées autour de la demande étatique. La communauté n'est donc nullement un refuge, et l'État national reste la seule opportunité salvatrice pour les nations et les communautés sahéliennes.

 

Seyid Ould Bah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

TWITTER: @seyidbah

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français
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