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un grain de sable pour secouer la poussière...

M. Cheikh Jiddou, expert en Droit, gouvernance et environnement, membre fondateur du Mouvement du 25 Février, ancien détenu d’opinion : ‘’ Les réunions préparatoires du dialogue ont été une véritable foire où le désaccord a régné en maître incontesté

Jeudi 16 Juin 2022 - 13:41

M. Cheikh Jiddou, expert en Droit, gouvernance et environnement, membre fondateur du Mouvement du 25 Février, ancien détenu d’opinion : ‘’ Les réunions préparatoires du dialogue ont été une véritable foire où le désaccord a régné en maître incontesté

Le Calame : C’est au moment où tout monde s'attendait au démarrage des concertations entre les acteurs politiques qu'il a été mis fin au processus. Qu'avez-vous pensé des arguments pour justifier cette décision ?
 

Cheikh Jiddou : Quand on veut évaluer, sérieusement, un processus de concertation nationale ou de dialogue politique, ayant abouti – ou échoué, comme c’est le cas en l’occurrence – on devrait s’intéresser, avant tout, à la dynamique de construction qu’on a mise en place pour le démarrer et aux objectifs qu’on s’était alors fixés. Il est fondamental également que ce processus soit une réponse à une demande populaire ou à une crise politique incontestée, notamment par le régime en place.
 

Or qu’a-t-on fait pour construire le processus de « dialogue politique » ou « concertation » qui a fait dès le départ l’objet d’une polémique sémantique ? D’abord, l’initiative ou la demande ne vient nullement des acteurs politiques mais émane de la présidence de la République et de la junte qui manœuvre discrètement – mais le plus souvent aussi ouvertement – à travers certains petits partis politiques et blogueurs à sa solde. Cette initiative, qu’on voulait sous forme de simples concertations et sans aucune raison d’être politique, était sous-tendue, à la fois, par une volonté inavouée de rappeler aux « partis d’opposition », dont le soutien inconditionnel et impudique est devenu gênant, qu’il est temps pour eux de remplir un tant soit peu leur rôle de contre-pouvoir aux yeux de l’opinion ; et par une autre volonté, tout aussi inavouée, de détourner l’attention de l’opinion publique de l’enquête parlementaire sur les détournements de la décennie Aziz (pas avant et pas après) et de sa phase judiciaire qui a fini en queue de poisson en « blanchissant » les « voleurs » tout en gardant « Ali Baba ». Le réflexe militaire a suggéré la diversion de jeter un os à ronger aux leaders politiques, au petit peuple et aux médias en guise de distraction.
 

Quant aux formalités préparatoires du dialogue, on a choisi comme «chef d’orchestre » un ancien Premier ministre (pendant exactement trois mois) ayant démissionné suite à une motion de censure et accusé, par la suite, d’avoir été à l’origine de la faillite d’Air-Mauritanie quand il la dirigeait, écroué puis mis en liberté provisoire après six mois de détention sans jamais être blanchi par la justice. Sans oublier les soupçons de corruption qui pèsent encore sur lui dans « l’affaire du riz avarié » que personne n’a encore oublié et qui lui a fait perdre tout respect et toute considération de la part des Mauritaniens. Bien mûri en haut lieu, ce choix a fragilisé, pour ne pas dire discrédité, par conséquent et dès le départ, les réunions préparatoires destinées à fixer les objectifs du dialogue (concertations) et les dossiers qui y seraient débattus.
 

Ensuite, les réunions préparatoires ont été une véritable foire où le désaccord a régné en maître incontesté, ressuscitant ainsi les vieilles querelles et faisant remonter à la surface les revendications d’importance vitale pour certains. Une improvisation politique qui a tourné à la bagarre rangée puisque les fondamentaux ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres et la gouvernance sous Ghazouani était une ligne rouge à ne pas franchir. Autant dire qu’ils n’avaient rien à se dire et encore moins à débattre. Cela dit, je pense que la reconnaissance des partis RAG de Birame et des FPC de Samba Thiam aurait désamorcé la crise. Nous avons reconnu le parti Tawassoul d’obédience islamiste, dans une république pourtant islamique, nous pourrions, suivant la même logique, autoriser la fondation de deux partis qui militent pour les droits spécifiques de deux composantes de notre société. Il ya même un parti fondé sur l’arabité de la Mauritanie interdisant, dans ses instances, tout usage d’un idiome autre que le hassaniya ou l’arabe. Aussi, l’enseignement des langues nationales ne devrait plus faire grincer les dents. Nous devons comprendre, une fois pour toutes, que la Mauritanie n’a jamais été et ne sera jamais la patrie des seuls Maures.
 

Par ailleurs, en organisant ce processus préparatoire de concertations (dialogue pour certains), le régime explique – clairement pour éviter toute équivoque – qu’il ne constitue nullement une recherche de sortie de crise puisque « la Mauritanie n’a jamais été aussi bien gouvernée, sa justice aussi indépendante, sa jeunesse aussi épanouie et son économie aussi florissante ». Pourquoi dialoguer alors ou même se concerter, peut-on s’interroger ? C’est dire qu’il n’y a, à ce jour, aucune volonté politique de débattre de ce que certains mauritaniens considèrent comme facteurs d’instabilité (inégalités, injustices, discriminations, pauvreté, favoritisme…), d’insécurité (viols, vols, meurtres…), de mal-gouvernance (recyclage des corrompus, nominations d’incompétents à des postes-clés…) et qui viennent hanter leurs nuits. Le cauchemar du recul à grands pas de la cohésion sociale entre les composantes de la société mauritanienne n’est que le corollaire de tous ces facteurs.
 

Le processus n’était construit ni pour réussir ni pour aboutir et Yahya ould Waghf fut le cheval de Troie destiné à surchauffer « les processeurs » des partis politiques. Une intrusion qui a saboté « l’apaisement politique » que certains partis espéraient continuer à marchander dans les coulisses. Une intrusion qu’il ne manquera pas d’opérer aussi à l’intérieur même du « système » et qui risque d’être plus ravageuse encore.
 

Par conséquent, la décision de mettre fin à ce processus préparatoire de dialogue (ou concertations) n’est que la suite naturelle et logique de ce spectacle dont on ne voulait pas qu’il dépasse le stade d’un non-évènement destiné à divertir et amuser la galerie. Quant aux arguments avancés pour justifier son échec, ils sont fallacieux et trompeurs. Ils attestent, si besoin était encore, du peu de respect que le coordonnateur du comité du dialogue témoigne pour les Mauritaniens et les media sans parler de son irrévérence et son manque de tact à l’égard de Messoud Boulkheïr, Birame Abeïd, Samba Thiam, Samory Bèye, Ibrahima Sarr, qu’il a essayé de rendre responsables du « contexte devenu impropice au dialogue ». Un jeu de mots par lequel il indexe ces cinq personnalités qui ont refusé de jouer son jeu. Il pensait avoir trouvé une formule magique pour ne pas dire le fond discriminatoire de sa pensée. Mais tout le monde en a saisi le sens et compris la couleur de la peau visée. Et c’est exactement par ce genre d’imprudences politiques qu’on affaiblit notre cohésion sociale et qu’on menace notre unité nationale.

 

En tant qu'analyste, vous attendiez-vous à grand-chose de ce conclave avorté ?
 

- Je pense que j’ai déjà répondu à cette question dans une interview avec votre hebdomadaire en Février dernier. J’y ai aussi répondu, par déduction, en répondant à votre question précédente. Je réitère en disant qu’à l’image de l’écrasante majorité des Mauritaniens et même de leurs partenaires, je n’y ai accordé aucune importance et je n’en attendais aucun résultat permettant à la Mauritanie de sortir de l’auberge.
 

Après cet échec, avoué cette fois, même si le « chef d’orchestre » a tenu à avancer un faux alibi et des arguments peu réfléchis, j’ose espérer qu’on tire les leçons de ce fiasco et qu’on désigne un nouveau coordinateur du comité du dialogue non décrié par ses interlocuteurs, capable d’écouter attentivement et de négocier habilement avec toutes les parties prenantes afin de restaurer la confiance et avancer – lentement s’il le faut mais sûrement – vers un véritable dialogue inclusif, constructif et sans tabous.
 

J’ose espérer également que la cohésion sociale soit le socle de toute nouvelle tentative de dialogue politique et que les personnes et les structures les mieux indiquées et dont les opinions sont les plus divergentes soient aux premières loges. Regardons nos réalités en face, oublions pour une fois les quotas et les faux-équilibres de représentation politique et ethnique, pensons avant tout à l’avenir de ce pays qui ne peut continuer à survivre dans l’exclusion permanente d’une ou de plusieurs de ses composantes.

 

Depuis quelque temps, on assiste à des propos haineux sur la Toile qui pourraient saper les fondements de notre unité nationale. Comment en est-on arrivé là ? A votre avis, que doit-on faire pour que cessent à jamais ces agissements ?
 

- Ce type de discours dit « haineux » ou « injurieux », construits pour agresser une personne ou le plus souvent un groupe de personnes, sur la base de leur couleur de peau, leur ethnie, leur origine, leur âge ou leurs croyances, est une question assez épineuse au regard de la liberté d’expression et de presse. Un peu partout dans le Monde, on se demande encore dans quelle mesure il est justifiable, du point de vue juridique, de restreindre la liberté d'expression lorsque des propos visent à limiter ou à enfreindre les droits d'autres personnes ou d'autres groupes. Les propos exprimés ne sont souvent que des points de vue. Et ce qui est perçu, par certains, comme des propos haineux peut, pour d'autres, représenter un point de vue légitime et justifié dans un contexte donné.
 

Cela dit, il est vrai que, de plus en plus en Mauritanie, des hommes politiques, des activistes, des blogueurs, des utilisateurs de réseaux sociaux (WhatsApp et Facebook) ont tendance à employer au grand jour un discours perçu, le plus souvent, comme haineux ou injurieux. Ce genre de discours haineux peut être certes condamnable du point de vue moral et expose son auteur à des poursuites judiciaires. Mais il ne représente pas vraiment de dangers pour notre société, puisqu’il s’agit de cas isolés et de personnes connues pour leur impertinence et leur ignorance. Si l’on met de côté l’exagération et l’amplification par les media, ces personnes n’impactent nullement sur nous. Leurs propos sont oubliés dès le lendemain.
 

Toutefois, nous ne devons pas nous cacher confortablement derrière les dispositions de la loi ou les réactions, publiques et privées, sincères ou non, condamnant généralement ce genre de discours. Il faut en trouver les causes et les combattre sérieusement, si l’on veut, comme vous dites, préserver notre unité nationale et notre cohésion sociale. Personnellement, je dirai que le sentiment d’injustice, la marginalisation, les inégalités sociales, l’intolérance, le chômage des jeunes, l’insécurité contribuent grandement à développer ce genre de discours et prédisposent ceux et celles qui en sont victimes à devenir de faciles sujets pour la manipulation idéologique et religieuse pouvant aussi conduire à la radicalisation qui alimente le terrorisme au Sahel.
 

Par ailleurs, il existe un autre type de discours, sous forme de campagnes, cette fois « commanditées » et bien orchestrées dans l’ombre, par des membres du gouvernement, les services de renseignements, les partis politiques ou leurs lobbys, les chefs de tribus, et qui sont souvent justifiées par des intérêts politiques, religieux et ou idéologiques. Ce genre d’agissements encourageant la haine et la discorde par des discours incendiaires est le plus courant chez nous et constitue malheureusement le vrai danger. Celui qui peut mettre en péril notre unité nationale et saper sérieusement notre cohésion sociale. Or il est rare que la justice soit en mesure ou même disposée à remonter jusqu’aux « commanditaires » de ce genre de discours haineux. Tant qu’il existera des personnes irresponsables et haut placées poursuivant dans l’ombre et à tout prix des intérêts égoïstes, ce genre de discours ne sera jamais éradiqué en Mauritanie.

 

-Vous êtes expert en Droit ; que pensez de la loi sur les symboles de l'État, variablement déconsidérée par certains politiques et les activistes des droits de l'Homme ? 
 

- Les symboles, les vrais, sont déjà protégés par la Constitution et par la loi. L’unité nationale, le drapeau, l’hymne national, la religion de l’État et cætera n’ont besoin d’aucune protection supplémentaire. La toute nouvelle « loi portant protection des symboles nationaux et incrimination des atteintes à l’autorité de l’État et à l’honneur du citoyen » à laquelle vous faites allusion est en elle-même une violation de la Constitution qui garantit et protège la liberté d’expression. Ce texte est donc tout simplement inconstitutionnel et liberticide.

L’objectif derrière cette énième loi inutile n’est pas de protéger les principes sacrés de l’islam, l’unité nationale et encore moins l’intégrité territoriale. Elle vise à rendre la personne du président de la République « sacrée et inviolable ». Or nous ne sommes pas au Maroc, une monarchie constitutionnelle mais bel et bien dans une république et Ghazouani est loin d’être un souverain. Cette loi a finalement été contre-productive, à ce que je vois sur les réseaux sociaux où « le symbolique président » est tout, sauf épargné ou protégé. Mais elle reste une épée de Damoclès que le Parquet utilisera quand bon lui semble et contre qui il veut. Bienvenue en République très très démocratique du Gondwana !

 

Propos recueillis par Dalay Lam
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