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un grain de sable pour secouer la poussière...

Les ONG à la rescousse du système éducatif mauritanien

Lundi 5 Septembre 2022 - 23:53

Alors que le taux de réussite au bac est de 12,6 % et que le chômage atteint 37 %, le programme Graine de citoyenneté soutient de nombreuses associations implantées localement, en Mauritanie. Elles tentent de dispenser des formations professionnelles aux jeunes.


Ousmane Doukouré en avait assez de voir traîner les jeunes de son quartier à Kaédi. Dans cette ville du sud de la Mauritanie où le taux de chômage est très élevé, Ousmane les voit coincés ici, sans perspective d’avenir, rêvant d’un ailleurs plus prometteur. Lui-même avait pensé à la France à la fin de ses études de français à Nouakchott, la capitale. Un problème de visa l’a reconduit à Kaédi, sa ville natale.

Pour ce professeur de français, ancien syndicaliste étudiant, le retour au pays a été violent. « J’avais été habitué à travailler en équipe pour changer les choses, et j’ai trouvé ici les gens très dispersés, sans synergie ni esprit collectif. » Le jeune homme s’est alors lancé dans une association au service de son quartier, le Regroupement des jeunes de Gattaga.

Dans la cour de la maison d’Ousmane, une dizaine de jeunes femmes en boubous colorés s’activent entre les fils à linge où sèchent des tissus. Aujourd’hui et pour les deux prochains jours, le jeune homme supervise un atelier de teinturerie à destination des femmes du quartier. Le but : former les femmes volontaires à cette activité traditionnelle de la région pour qu’elles puissent lancer leur propre boutique sur le marché local.

À l’issue de la formation soutenue par le programme Graine de citoyenneté, lui-même appuyé par le Groupe de recherche et de réalisations pour le développement rural (GRDR) et l’Agence française de développement, les femmes porteuses d’un microprojet dans le domaine de la teinturerie reçoivent une dotation pour se lancer. Ce qui, dans cette région touchée par le décrochage scolaire, le chômage et l’émigration massive des hommes, leur permettra d’être plus autonomes.

Un système éducatif en déshérence

Ousmane est un entrepreneur mauritanien parmi de nombreux autres acteurs associatifs locaux engagés pour le développement de leur pays. Un secteur associatif essentiel car, trop souvent, il est la seule issue possible pour les jeunes restés au pays. En Mauritanie, où le taux de réussite au baccalauréat est bas (12,6 % en 2022), nombreux sont ceux qui ont perdu confiance dans le système scolaire corrompu.

Dans ce pays clanique, divisé entre les populations maures (qui détiennent le pouvoir depuis l’indépendance de la Mauritanie en 1960) et les populations négro-mauritaniennes, le taux de réussite au bac descend même à 1 % pour ces derniers. Ici, pour avoir de bonnes notes, on sort les ouguiyas (MRU), la monnaie nationale.

Arrivé de la République démocratique du Congo (RDC) en 2019, Moïse Luemba est coordinateur des actions du GRDR pour la région du Gorgol dont dépend Kaédi. Il témoigne d’une jeunesse laissée pour compte qui peine à trouver sa place dans une société qui fonctionne au copinage et au bakchich. « Si la jeunesse est délaissée, c’est une bombe à retardement pour la société. La seule solution pour tous ces jeunes, c’est qu’ils proposent eux-mêmes des initiatives pour changer les choses. »

Si tous les jeunes partent, le pays n’a pas d’avenir

Face à la faillite du système éducatif, de nombreuses personnes se mobilisent dans toute la Mauritanie pour encourager les jeunes à se former et s’engager ici, dans un pays marqué par une forte émigration. Dans le Guidimakha, région la plus touchée par le départ des jeunes vers l’Europe, chaque famille compte un de ses membres à l’étranger.

« Sur 10 jeunes, 9 rêvent de partir en Europe. Tout, dans notre environnement social, nous pousse à partir », résume Sidibé, jeune animateur du GRDR à Sélibaby, capitale du Guidimakha. « Tant que t’es pas parti, t’es personne ici. L’enfant qui a émigré pèse plus lourd dans les décisions familiales. Si tu veux demander une fille en mariage, tu as moins de chance qu’elle accepte que quelqu’un qui habite en France ou en Espagne. » Mais si tous les jeunes s’en vont, c’est le pays qui ne se développe pas…

Tout cela, Issa Djimera le sait mieux que personne. À 32 ans, il est président de Citoyennes et citoyens debout, une association mauritanienne ayant pour but de former les jeunes dans divers domaines. Fils de ressortissants soninkés (ethnie majoritaire dans le sud du pays) du Guidimakha et du Sénégal venus à Nouakchott pour trouver du travail, Issa a une partie de sa famille en Europe, dont son père. Issa, lui, ne désirait pas partir mais voulait construire ici. Après avoir échoué de peu au concours de l’École nationale d’administration, il s’est lancé à corps perdu dans le secteur associatif.

Ses deux téléphones sonnent en permanence : à Nouakchott, Issa est un intervenant associatif sur lequel on peut compter. Il a d’ailleurs été sélectionné par l’ambassadeur de France en Mauritanie afin de représenter son pays dans le cadre du Programme d’invitation des personnalités d’avenir (Pipa), pour lequel il devrait venir à Paris et échanger avec le président de la République.

« Malgré les difficultés, j’aime mon pays. Mon rôle, c’est de faire évoluer la société, améliorer. Si tout le monde s’en va, on n’aura jamais un pays respectable. » Il rêve d’une Mauritanie « stable, plurielle, où les richesses sont redistribuées et dont la multiethnicité est perçue comme une force plutôt qu’un système où une minorité contrôle les autres ».

Lutter contre le chômage féminin

Le programme Graine de citoyenneté encourage la formation Adef Nour, dont le but est d'apprendre à 80 femmes de différentes ethnies à fabriquer des meubles à partir de matériaux recyclés. Dans une cour de Nouakchott, de nombreuses femmes s’activent autour du formateur.

À 21 ans, sans bac ni brevet, Mariam a soif d’apprendre. Elle n’est pas mariée : elle veut d’abord trouver une activité qui lui plaise pour monter sa propre entreprise. Chaque jour, elle fait deux heures de trajet aller-retour pour apprendre à tendre des wax sur des pneus ou des palettes.

De nombreuses formations soutenues par le CCFD-Terre solidaire sont lancées à destination des femmes, très touchées par le décrochage scolaire. « Le gros défi des filles, ce n’est pas d’aller à l’école, c’est d’y rester », explique Dieynaba Ndiom, de l’association féministe Voix des femmes. « Les parents n’acceptent pas, en général, que les filles aillent étudier seules dans les grandes villes. Elles restent à la maison et se marient. Une fois mariées, elles ne peuvent plus travailler. »

Le chantier à mettre en œuvre pour la jeunesse mauritanienne s’annonce long. Heureusement, ces derniers temps, Issa a relevé quelques signes d’espoir, à commencer par le succès des formations, ainsi que la forte participation des jeunes à la dernière élection présidentielle, en 2019. « Nous avons encore beaucoup d’obstacles à franchir. Mais on ne va pas attendre que l’État s’occupe de nous. »

 

Youna Rivallain


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