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un grain de sable pour secouer la poussière...

Deux enterrements, une désolation par Jemal Ould Yessa

Mercredi 10 Juillet 2024 - 14:20


Certains de vos amis proches expirent à des heures voisines, presque de conserve. Le 4 juillet 2024 disparaissaient, respectivement à Nouakchott et Dakar, Mohamed Fall Ould Oumeïre et Boubacar Kane. Ils se connaissaient, de nom.

La posture fortuite de survivant vous impose de vous adresser à eux, en guise de politesse posthume à leur égard. Passé la stupeur et les primes pincées d’abattement que la faucheuse jette à profusion en travers de l’existence, vous accroche l’envie, non, le besoin primordial de griffonner quelques lignes de défense contre la mort, l’ennemi absolu, comme pour circonscrire le feu ravageur de l’oubli, à défaut de le savoir éteindre. L’oraison funèbre est un témoin que se refilent les ardents de l’ici et les gisants de l’ailleurs. Elle rompt, opportunément, le tracé rectiligne de la finitude. Voici un genre à célébrer sans modération.

Boubacar Kane, que j’appelais affectueusement, Sahbi senior se vêtait de l’étoffe des vaillants anonymes que l’histoire met beaucoup de temps à découvrir, quand elle n’omet plus souvent d’en honorer le mérite. Comment décrire ce destin d’exception, sans paraître complaire aux usages convenus de l’hommage d’outre-tombe ? Non sans embarras, la tradition maure jette du discrédit sur la louange du trépassé, exercice de versification, de prières et de vœux qu’elle suspecte d’exagération dans le sens du bien. Aussi, me garderai-je, ici, d’étaler les vertus de Boubacar Kane. La relation rétrospective de ses actes et de leur tempérance certifie, à elle seule, une individualité hors de comparaison. Boubacar était de la trempe de Saïdou Kane et de Murtodo Diop mais, à leur différence décisive, il s’appliquait à demeurer distant de l’arène, tant lui importait l’anonymat de son œuvre. Par moment de déconvenue, il raillait l’efficience de notre association, loin de la moindre aigreur, davantage avec l’autodérision du désespéré à l’affût d’une recharge d’optimisme. 

A la suite d’une correspondance électronique de 4 ans, nous nous rencontrions, la première fois chez lui, à Dakar en 2006. Pendant l’intervalle, il officiait, aux Nations unies, dans la région des Grands lacs. L’année suivante et celles d’après, le cérémonial de nos discussions satisfaisait à une nocturne symphonie. L’infusion sahélienne du thé, dans sa version la plus abrupte, rehaussait, le rendez-vous, d’une acclimatation sereine à l’insomnie : Au centre de sa grande cour du quartier du Plateau, sous le firmament, une natte et de menus coussins tenaient lieu de siège à notre conciliabule. Anxiété du paludisme oblige, il survenait que la contingence des maringouins costauds de la côte nous contraignît à battre en retraite, à l’intérieur de la maison.

Là, Boubacar, priait Khadijetou, son épouse si serviable et attentive, de baisser le volume du téléviseur et d’exiger, des enfants, moins de chahut alentour. Nous consacrions des minutes de pince-sans-rire, à définir « l’ordre du jour » du Politburo virtuel, avant de passer aux questions de fond, nous étant promis, dès le début, d’un commun accord âprement négocié, d’éviter deux thèmes où l’échange tourne soit à la trivialité, soit à l’impuissance. La censure vigilante de l’argent et de la religion épargnait, à notre tête-à-tête, de tourner en rond et/ou de conclure sur une note de déprime. A la volée, nous écartions, de notre horizon, l’alliance de la boutique et de la mosquée. L’expression procurait, à Sahbi senior, l’occasion et le plaisir de m’imputer le goût excessif de la subversion et je ne me dérobais à la remontrance. 

Boubacar consignait nos travaux d’hercule dans des notes de synthèse d’une exquise rédaction que je savourais, à l’ouverture de ma boîte de courrier. A l’essentiel de notre ferveur présidait le vœu d’influencer l’opinion afin de la rendre rétive aux dysfonctionnements de la gouvernance militaro-tribale. Nous soudait l’abnégation à diffuser des idées de contre-culture. Nous nous acharnions à créer, augmenter et entretenir une soif d’émancipation d’une ampleur à sidérer le bloc réactionnaire. Semer le doute dans la population et l’exciter au soulèvement non-violent occupaient et épuisaient notre imagination d’adolescents attardés. 

Boubacar, néanmoins, marquait une pudeur tangible à relater les circonstances de sa disgrâce de haut fonctionnaire en 1989, prélude à son refuge immédiat au Mali, sous un arbre que coiffait un chétif tissu dont la transparence atténuait l’épaisseur de l’ombre escomptée. Son tort consista à refuser de signer une motion de soutien au Président du Comité militaire de salut national (Cmsn), le lendemain des massacres et des déportations. Renvoyé du Secrétariat général du ministère des affaires étrangères, il n’emportait qu’un maigre pécule, des livres et de résiduelles babioles où trônait un service d’ustensiles à thé. Banni, en compagnie de son Coran, du chapelet et de ses frères expulsés, il méditait la vanité du monde, à la relecture du verset « tels sont les jours nous les relayons entre les gens, un jour pour nous un jour contre nous ».

Quand il me le citait, à titre de provocation, je lui objectais ma prédisposition très relative à l’exégèse des évidences. A coups de Safroulaye, il s’esclaffait, mimant l’indignation, d’une quinte de hoquets guillerets. Il lui tenait à cœur de m’envoyer à la Mecque. Au jeu de la persuasion, il dépensait des tombereaux de scrupules oratoires et d’abords subtils, à l’exemple du chasseur de perdrix sur un terrain nu. Je m’évertuais à lui répéter, Sahbi senior, je vous vois venir, j’irai là-bas à l’instant où mes congénères m’auront assez déçu et ce sera un pèlerinage à la fois confidentiel et joyeux. Et nous cessâmes de convoquer, à nos réunions, le salut et le châtiment éternels. Il comprenait et respectait mon intolérance aux approximations de la métaphysique. Je lui servais l’argument que la foi relève d’un acte trop privé pour se prêter à l’épanchement. L’objection semblait retenir son indulgence.  Fort heureusement, le modus vivendi impliquait, par ricochet, le réaménagement de nos apartés, aux occurrences tardives de la nuit. Jusqu’à 22 heures, ses va-et-vient, incessants à l’appel du muezzin, ne s’accordaient à notre ambition de redresser un pays en état de génuflexion oblique. 

Une anecdote méconnue malgré sa portée, résume la qualité intrinsèque de Boubacar. Des semaines après l’investiture du Président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdellahi (Sidioca), les intrigues autour de l’élu battaient leur plein. Ainsi que discuté et transigé le long de la campagne électorale - par deux reprises à l’étape Ouagadougou de sa tournée - le vainqueur venait de recevoir, devant les media d’Etat, la cheffe du Collectif des veuves et une délégation des rescapés civils et militaires. L’audience soulevait des inquiétudes au sein du commandement des forces armées et de sécurité, mais Sidioca voulait tenir ses engagements de vérité-réconciliation-réparation. A la faveur d’un dîner à trois avec Moustapha Limam Chafi, le Président nous suggéra de lui proposer un modèle de solution globale et précisa avoir pressenti des avis alternatifs au nôtre, qu’il se garda de nous révéler. Fringants et fiers, nous nous mîmes à l’ouvrage. 

Ibrahima Dia, futur Ambassadeur à Washington, s’empressa de concevoir les statuts d’une entité dédiée au règlement, en intégralité, du passif humanitaire. Le texte, d’ailleurs inspiré du bilan des autoritarismes du Maroc, de l’Afrique du Sud et du Rwanda, prévoyait un volet formation dans chacun des pays pressentis.   Boubacar le relut, l’amenda et accepta de le porter, à Nouakchott. Notre approche reposait sur sa personnalité, ses antécédents de facilitateur en zone de belligérance et sa maîtrise singulière du Hassaniya. Sachant qu’il renonçait aux avantages comparés du système des Nations unies, il éludait le sacrifice financier et jugeait inconvenant de l’évoquer. 

Natif de la lignée des Ehl Moudinalla de Ould Yengé au Guidimakha, Boubacar pratiquait l’Arabo-berbère et le Pulaar, ses deux langues maternelles, à un niveau supérieur d’éloquence. Il m’apprenait la proximité de leurs proverbes et le degré d’équivalence des valeurs rattachées à chacune. Compte tenu de la liberté qu’il m’accordait, il m’arrivait d’émettre, auprès de lui, une pensée farfelue ou naïve. Aussitôt il s’exclamait, mi-sentencieux, mi-enjoué, « Khssartake viheu, mahou valake », en substance « pas toi, voyons !! »

Bref, au mois de novembre 2007, Sahbi senior, en Ulysse de la chance, se rendit à la capitale. L’entrevue aménagée grâce aux soins de Moustapha Limam Chafi se déroula à merveille. Sidioca s’informait, s’interrogeait, s’enquerrait des modalités de l’entreprise de réconciliation nationale et tentait, d’obtenir de son hôte, une esquisse des délais et une évaluation du coût. La visite, entourée d’une discrétion de comploteurs augurait une fortune subséquente. Sahbi senior, moqueur et superstitieux, modérait notre enthousiasme, d’un scepticisme empirique. Il persiflait notre méconnaissance de l’Etat profond. Et la suite lui donna raison. 

A peine des semaines s’écoulaient-elles dans l’attente d’un décret de nomination, qu’en janvier 2008, nous constations, ébahis, la naissance de l’Agence nationale d'appui et d'insertion des réfugiés (Anair), second chapitre du plan Ibrahima Dia, soumis à l’attention de Sidioca. La nouvelle à la télévision publique, nous assomma. Nos phrases, quoique équeutées et tantôt en lambeaux, parcouraient l’acte fondateur de l’institution. Tandis que nous refrénions la célébration de la victoire imminente, une conspiration de fâcheux, nichée en les ténèbres de la cour, cultivait, à nos dépens, moult préventions. Nous nous retrouvions exclus de la partie dont nous inventions les règles. Il y avait de quoi sourire de biais, larmoyer et envisager de commettre un malheur. 

Sahbi senior nous consola tant qu’il put, la résignation et la plaisanterie en bonus, savamment alternées : « Seul le résultat compte…La récompense de Dieu suffit…A quoi sert-il de crier à la traîtrise, souvenons-nous de la molestation du griot chez les Maures, elle ne manque de sagesse ». De concert, nous nous abstînmes de râler. Il nous fallut admettre l’inutilité de publier les bans d’un insuccès. 

Ce sont là des bribes d’empreinte, sous le pas d’un géant. Le technocrate, le clerc d’Etat, le panafricain critique, l’artisan de paix et le militant jamais désengagé aura vécu ses rêves de jeunesse.  Ses tribulations d’ermite, victime de l’imbécilité ambiante, rehaussaient, a minima, la place dépréciée de la dignité en politique. Boubacar Kane meurt en parangon de générosité et de civisme. De moins en moins de Mauritaniens finissent ainsi… d’où l’obligation pressante de lui décerner la distinction de « courageux », au panthéon des intègres. 

Boubacar nous laisse, en héritage, le devoir de ramener 15 000 de nos apatrides au Mali, que la Mauritanie du déni répugne à rétablir. 

Othman Sanhaji, Jacqueville, Côte d’Ivoire, 10 juillet 2024
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