Aux enfants, à l’épouse dévouée Malouma mint Bilal, au Bureau exécutif de SOS Esclaves, à Alioune Tine, Fatimata Mbaye, Kadiata Malick Diallo, Aminetou mint El Mokhtar, Bakary Tandia, Messaoud ould Boulkheir, Oumar ould Yali, Abdoulaye Diagana, Hacen ould Lebbat, Isselmou ould Louleid, Cherif ould Cheikh, Seydi Ba Camara, Oumar Diagne, Sidi Mohamed ould Zerrough, Samory ould Beye, Biram ould Dah ould Abeid, Bouyeu Coulibaly, Elarby ould Saleck, Abidine ould Merzoug, Baba ould Jiddou, Mariem mint Boïhy, Carole Mathieu, Elkory ould Sneïba, Youssouph Kamara, Mohamed ould Mounir… aux activistes et sympathisants anonymes…
« C’est-à-dire qu’un cœur grand, bien loin de s’enfler des plus étonnants succès, soupire sans cesse après d’autres ; que bien loin de se repaître de sa gloire acquise, il l’oublie pour en chercher toujours une nouvelle, et qu’il est insatiable sur ce point : c’est-à-dire encore, que bien loin d’être affaibli par les disgrâces et par les revers, il dévore tout cela sans peine, et trouve en lui seul une ressource aux plus accablantes révolutions de la fortune ». Balthazar Gracian, Le Héros, Péninsule ibérique, 1725.
Rendre l’hommage posthume à un géant, de la stature de Boubacar Messaoud, requiert la prédisposition à écrire des livres. Son parcours stimule une prose copieuse où l’anecdote édifiante, l’interprétation des gestes et le critère de la constance à l’effort ponctueront le récit. En attendant, la rédaction, un jour, d’hypothétiques mémoires, qu’il me soit permis d’évoquer, par bribes de souvenirs, la personnalité du défunt, au travers de notre cheminement ensemble. Passionné et intransigeant, Boubacar conférait, au mot « conviction », du volume, de la profondeur et de la sincérité. Son attachement à la non-violence découlait d’une indignation empirique. Boubacar s’identifiait tellement au combat qu’il en arrivait à rompre la linéarité d’une carrière promise à l’ascension. De haut-fonctionnaire de l’Etat, le voici, en 1990, cible des vicissitudes du chômage et d’une adversité empreinte de ruses, de coups bas et d’une détestation rompue à la monomanie de la fraude. La presse du système et le peuple soumis aux entrepreneurs du déni nous dépeignaient, alors, en suppôts tantôt de la juiverie, tantôt des croisés. En Mauritanie, la moindre velléité de révision du statuquo des discriminations, la plus timide tentative de réfuter les injustices héritées devient, aux yeux empoussiérés des gardiens de l’hégémonie, une rébellion contre Dieu et l’arabité. Le réflexe n’a guère évolué et se transmet, encore, d’une génération à la suivante. La pugnacité et l’honnêteté foncière de Boubacar lui interdisaient de déférer aux instances du chantage. Jamais, il ne consentit à y céder.
1. Sa parole et ses actes s’accordaient à nourrir, en lui, une révolte, quasi-physique, au voisinage du faux. Sa hargne légitime visait, en priorité, les « noyeurs de poissons ». L’expression, fruit de son éloquence, désignait le camp des relativistes qui s’évertuent, en guise d’objectivité et de comparaison, à dédramatiser la condition servile. « Laissons le temps au temps, il en viendra à bout », ainsi s’affichait leur concours tiède à l’émancipation. Boubacar savait les flairer à distance et s’empressait à leur tendre une embuscade mémorable. Quand l’occasion s’offrait à lui, il n’hésitait à interpeller les rejetons de l’aristocratie hallpullaaren et Soninké, sur l’âpreté de leur système de caste. L’on imagine la véhémence de la dispute. Elle s’achevait en facéties d’une facture plutôt aigre-douce. En revanche, face à certains abolitionnistes Afro-américains, il n’y allait d’objection molle. Boubacar ne tolérait que le narratif de la traite transatlantique éclipsât les hiérarchies endogènes à l’Afrique, y compris le trafic de la main d’œuvre captive, pendant des siècles, à destination du nord du Continent, de l’Empire ottoman et des confins de l’Arabie heureuse.
2. J’éluderai les voyages à l’étranger, les polémiques aiguës avec les représentants de la dictature et la lutte permanente pour échapper, d’ailleurs en vain, à l’infiltration par les services de sécurité de la Mauritanie. De New York, Washington, Boston, Chicago, Paris, Bruxelles, Londres, Genève et Banjul, nous nous obstinions à surélever l’étendard de la résistance, l’embarras matériel en fardeau. AntiSalvery, Amnesty, Fidh, Agir ensemble, American AntiSlavery group prenaient en charge les billets d’avion et les frais de séjour, parfois hors hébergement. Il nous fallait donc recourir à l’hospitalité de la diaspora, pourtant source de discorde. Personne, parmi nous, nous n’assumait le risque de devenir le biais fortuit d’un noyautage. Lorsque nous croisions l’historien Saidou Kane lors de nos multiples périples dans l’hémisphère nord où le promenait l’exil, il ne se privait de taquiner la vigilance de Boubacar, à l’endroit des présumés espions du pouvoir. Saidou, lui, excellait à leur imposer les détours désarmants de sa verve et de son intelligence.
3. Au début de l’année 1994, à la faveur d’une série de concertations confidentielles en vue d’un retrait coordonné de la coalition de l’opposition que nous jugions léthargique, le Mouvement des démocrates indépendants (Mdi) et Elhor, envisageaient la création d’une association dédiée à l’éradication de l’esclavage. Des réunions préparatoires se sont déployées, à quelques jours d’intervalle, au domicile de Bouabacar Messaoud, avec Messaoud ould Boulkheir et Abdellahi ould Bah Naji ould Kebd. Précisément, nous déroulions notre conciliabule, sur le toit qui surplombe le quartier Socogim Tevragh Zeina, au centre de la capitale, Nouakchott. Seul nous rejoignait le serveur de thé. Nous nous taisions, à chacun de ses passages. Le pays vivait l’ambiance ambiguë d’un multipartisme a minima, sous surveillance de la Direction de la sûreté de l’Etat (Des), la police politique d’alors. Je dois reconnaître que nous étions, de là, confortablement installés dans une posture de défiance envers le monde extérieur. Notre scrupule confinait à la paranoïa.
4. Messaoud, en dépit de sa réserve et d’une prudence, hantées par la crainte atavique de la trahison, nous avait élus partenaires d’une entreprise dangereuse. A l’ombre de l’itinéraire militant au sein du Front démocratique uni pour le changement (Fduc), l’ancêtre de l’Union des Forces démocratiques/Ere nouvelle (Ufd/en), une connivence solide grandissait. S’y conjuguait, de la part de Boubacar un supplément de confiance, en vertu des liens du sang. A trois, nous partageons la parenté de Tillow Diabel, la mère de Abderrahmane ould Soueid Ahmed, notre grand-père, Abdellahi et moi. Les Maures l’appellent Tleïlé.
5. Je me souviens de la seconde réunion chez Boubacar, toujours sans changement de décorum et en présence des mêmes acteurs. Messaoud ould Boulkheir parlait peu mais posait des questions fines. Il voulait se rassurer quant à la vocation non partisane du cadre en cours d’invention. Le sujet lui importait, au premier chef. Abdellahi ould Kebd, auteur initial de l’idée, nous avait lu le manuscrit des Statuts, en Français, notre langue de travail à l’époque. Il proposait le libellé SOS Esclavage. Durant la discussion, nous étions convenus de modifier le dernier vocable de la dénomination. Sa lourdeur et la possibilité d’un éventuel contresens présidaient à la correction. A cause des soins exagérés de la discrétion, nous n’osions nous frotter à l’imprudence de la photocopie. Les documents en feuillets libres se trouveraient, probablement, dans les archives du disparu.
6. A la suite d’une longue génuflexion de Messaoud entre les deux prières de la nuit, le nom SOS Esclaves fut adopté, sous réserve du choix ultérieur du logo, en l’occurrence une épaisse larme sur le visage d’un garçonnet aux traits subsahariens. L’année d’après, au moment d’annoncer l’éclosion du projet, l’enfant-symbole avait pris de l’âge et la carte d’une Mauritanie noire lui tenait office de miroir. N’ayant pu assister à l’assemblée générale constitutive, je sus, bien plus tard, l’engouement inattendu d’une frange de lettrés et de détenteurs d’un entregent notoire, que la vox populi qualifie d’« intellectuels ». Figuraient, en invités d’honneur, sur la foi d’une liste établie par Boubacar, Mohamed Saïd ould Homodi, Cheikh Saad Bouh Kamara, Fatimata Mbaye, Houleye Sall, Malouma mint Meïdah, Maroufa Diabira, Sid’Ahmed ould Habott, Bechir ould Moulaye Elhassen, Habib ould Mahfoudh, Brahim ould Ebety, Mine ould Abdoullah, Abdoulaye Ciré Bâ et j’en oublie, sans doute.
« C’est-à-dire qu’un cœur grand, bien loin de s’enfler des plus étonnants succès, soupire sans cesse après d’autres ; que bien loin de se repaître de sa gloire acquise, il l’oublie pour en chercher toujours une nouvelle, et qu’il est insatiable sur ce point : c’est-à-dire encore, que bien loin d’être affaibli par les disgrâces et par les revers, il dévore tout cela sans peine, et trouve en lui seul une ressource aux plus accablantes révolutions de la fortune ». Balthazar Gracian, Le Héros, Péninsule ibérique, 1725.
Rendre l’hommage posthume à un géant, de la stature de Boubacar Messaoud, requiert la prédisposition à écrire des livres. Son parcours stimule une prose copieuse où l’anecdote édifiante, l’interprétation des gestes et le critère de la constance à l’effort ponctueront le récit. En attendant, la rédaction, un jour, d’hypothétiques mémoires, qu’il me soit permis d’évoquer, par bribes de souvenirs, la personnalité du défunt, au travers de notre cheminement ensemble. Passionné et intransigeant, Boubacar conférait, au mot « conviction », du volume, de la profondeur et de la sincérité. Son attachement à la non-violence découlait d’une indignation empirique. Boubacar s’identifiait tellement au combat qu’il en arrivait à rompre la linéarité d’une carrière promise à l’ascension. De haut-fonctionnaire de l’Etat, le voici, en 1990, cible des vicissitudes du chômage et d’une adversité empreinte de ruses, de coups bas et d’une détestation rompue à la monomanie de la fraude. La presse du système et le peuple soumis aux entrepreneurs du déni nous dépeignaient, alors, en suppôts tantôt de la juiverie, tantôt des croisés. En Mauritanie, la moindre velléité de révision du statuquo des discriminations, la plus timide tentative de réfuter les injustices héritées devient, aux yeux empoussiérés des gardiens de l’hégémonie, une rébellion contre Dieu et l’arabité. Le réflexe n’a guère évolué et se transmet, encore, d’une génération à la suivante. La pugnacité et l’honnêteté foncière de Boubacar lui interdisaient de déférer aux instances du chantage. Jamais, il ne consentit à y céder.
1. Sa parole et ses actes s’accordaient à nourrir, en lui, une révolte, quasi-physique, au voisinage du faux. Sa hargne légitime visait, en priorité, les « noyeurs de poissons ». L’expression, fruit de son éloquence, désignait le camp des relativistes qui s’évertuent, en guise d’objectivité et de comparaison, à dédramatiser la condition servile. « Laissons le temps au temps, il en viendra à bout », ainsi s’affichait leur concours tiède à l’émancipation. Boubacar savait les flairer à distance et s’empressait à leur tendre une embuscade mémorable. Quand l’occasion s’offrait à lui, il n’hésitait à interpeller les rejetons de l’aristocratie hallpullaaren et Soninké, sur l’âpreté de leur système de caste. L’on imagine la véhémence de la dispute. Elle s’achevait en facéties d’une facture plutôt aigre-douce. En revanche, face à certains abolitionnistes Afro-américains, il n’y allait d’objection molle. Boubacar ne tolérait que le narratif de la traite transatlantique éclipsât les hiérarchies endogènes à l’Afrique, y compris le trafic de la main d’œuvre captive, pendant des siècles, à destination du nord du Continent, de l’Empire ottoman et des confins de l’Arabie heureuse.
2. J’éluderai les voyages à l’étranger, les polémiques aiguës avec les représentants de la dictature et la lutte permanente pour échapper, d’ailleurs en vain, à l’infiltration par les services de sécurité de la Mauritanie. De New York, Washington, Boston, Chicago, Paris, Bruxelles, Londres, Genève et Banjul, nous nous obstinions à surélever l’étendard de la résistance, l’embarras matériel en fardeau. AntiSalvery, Amnesty, Fidh, Agir ensemble, American AntiSlavery group prenaient en charge les billets d’avion et les frais de séjour, parfois hors hébergement. Il nous fallait donc recourir à l’hospitalité de la diaspora, pourtant source de discorde. Personne, parmi nous, nous n’assumait le risque de devenir le biais fortuit d’un noyautage. Lorsque nous croisions l’historien Saidou Kane lors de nos multiples périples dans l’hémisphère nord où le promenait l’exil, il ne se privait de taquiner la vigilance de Boubacar, à l’endroit des présumés espions du pouvoir. Saidou, lui, excellait à leur imposer les détours désarmants de sa verve et de son intelligence.
3. Au début de l’année 1994, à la faveur d’une série de concertations confidentielles en vue d’un retrait coordonné de la coalition de l’opposition que nous jugions léthargique, le Mouvement des démocrates indépendants (Mdi) et Elhor, envisageaient la création d’une association dédiée à l’éradication de l’esclavage. Des réunions préparatoires se sont déployées, à quelques jours d’intervalle, au domicile de Bouabacar Messaoud, avec Messaoud ould Boulkheir et Abdellahi ould Bah Naji ould Kebd. Précisément, nous déroulions notre conciliabule, sur le toit qui surplombe le quartier Socogim Tevragh Zeina, au centre de la capitale, Nouakchott. Seul nous rejoignait le serveur de thé. Nous nous taisions, à chacun de ses passages. Le pays vivait l’ambiance ambiguë d’un multipartisme a minima, sous surveillance de la Direction de la sûreté de l’Etat (Des), la police politique d’alors. Je dois reconnaître que nous étions, de là, confortablement installés dans une posture de défiance envers le monde extérieur. Notre scrupule confinait à la paranoïa.
4. Messaoud, en dépit de sa réserve et d’une prudence, hantées par la crainte atavique de la trahison, nous avait élus partenaires d’une entreprise dangereuse. A l’ombre de l’itinéraire militant au sein du Front démocratique uni pour le changement (Fduc), l’ancêtre de l’Union des Forces démocratiques/Ere nouvelle (Ufd/en), une connivence solide grandissait. S’y conjuguait, de la part de Boubacar un supplément de confiance, en vertu des liens du sang. A trois, nous partageons la parenté de Tillow Diabel, la mère de Abderrahmane ould Soueid Ahmed, notre grand-père, Abdellahi et moi. Les Maures l’appellent Tleïlé.
5. Je me souviens de la seconde réunion chez Boubacar, toujours sans changement de décorum et en présence des mêmes acteurs. Messaoud ould Boulkheir parlait peu mais posait des questions fines. Il voulait se rassurer quant à la vocation non partisane du cadre en cours d’invention. Le sujet lui importait, au premier chef. Abdellahi ould Kebd, auteur initial de l’idée, nous avait lu le manuscrit des Statuts, en Français, notre langue de travail à l’époque. Il proposait le libellé SOS Esclavage. Durant la discussion, nous étions convenus de modifier le dernier vocable de la dénomination. Sa lourdeur et la possibilité d’un éventuel contresens présidaient à la correction. A cause des soins exagérés de la discrétion, nous n’osions nous frotter à l’imprudence de la photocopie. Les documents en feuillets libres se trouveraient, probablement, dans les archives du disparu.
6. A la suite d’une longue génuflexion de Messaoud entre les deux prières de la nuit, le nom SOS Esclaves fut adopté, sous réserve du choix ultérieur du logo, en l’occurrence une épaisse larme sur le visage d’un garçonnet aux traits subsahariens. L’année d’après, au moment d’annoncer l’éclosion du projet, l’enfant-symbole avait pris de l’âge et la carte d’une Mauritanie noire lui tenait office de miroir. N’ayant pu assister à l’assemblée générale constitutive, je sus, bien plus tard, l’engouement inattendu d’une frange de lettrés et de détenteurs d’un entregent notoire, que la vox populi qualifie d’« intellectuels ». Figuraient, en invités d’honneur, sur la foi d’une liste établie par Boubacar, Mohamed Saïd ould Homodi, Cheikh Saad Bouh Kamara, Fatimata Mbaye, Houleye Sall, Malouma mint Meïdah, Maroufa Diabira, Sid’Ahmed ould Habott, Bechir ould Moulaye Elhassen, Habib ould Mahfoudh, Brahim ould Ebety, Mine ould Abdoullah, Abdoulaye Ciré Bâ et j’en oublie, sans doute.
Repose, camarade ! La mission dont tu nous as confié la charge se poursuit. Elle ira à son terme. Le fil de la relève est tissé, en abondance.
Othman Sanhaji (Jemal ould Yessa)
Othman Sanhaji (Jemal ould Yessa)

Boubacar Messaoud, un spartacus sans glaive ni bouclier par Jemal Ould Yessa