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un grain de sable pour secouer la poussière...

Mauritanie : La presse mauritanienne : Etat et perspectives

Lundi 14 Décembre 2020 - 10:33

La presse mauritanienne patauge dans les difficultés depuis des décennies. Le spectacle qu’elle nous offre est tout simplement surréaliste.

Et vu l’état de cette presse ce n’est pas un hasard si la démocratie mauritanienne se cherche encore plus de 30 ans après sa naissance. En effet, le rôle des médias n’est plus à démontrer. Ils peuvent être des vecteurs de développement s’ils sont soutenus et bien encadrés, ce qui n’est malheureusement pas le cas en Mauritanie.

Si en 1991 on a pu crée une presse libre à partir de zéro, l’exploit des pionniers d’antan a été très vite étouffé dans l’œuf. Et dès le milieu des années 90 la presse mauritanienne a commencé sa descente aux enfers avec un foisonnement de titres aussi farfelus qu’indigestes.

Il convient cependant de rendre hommage aux pionniers avec des journaux comme Mauritanie Demain, l’Eveil Hebdo, L’Unité, Mauritanie Hebdo, Al Bayane, Le Temps, l’Indépendant… ainsi qu’aux journaux de la seconde vague tels que Nouakchott Info, La Tribune, Mauritanie Nouvelles, Le Rénovateur, le Calame, El Mijhar, Le Méhariste, le Divan….

Les pionniers étaient dans leur majorité des enseignants qui se sont lancés dans le journalisme tête baissée et qui ont réussi à créer un noyau de presse qui a joué un grand rôle dans l’ancrage de la démocratie en Mauritanie.

Malheureusement l’intrusion du pouvoir dans le secteur a semé la pagaille en permettant à n’importe qui d’avoir un journal ou un site électronique et de servir à ses lecteurs n’importe quoi et la farce continue encore aujourd’hui.

Et comme j’ai eu à le démonter le 30 novembre dernier dans une émission de l’Atelier des M édias de RFI, la presse mauritanienne va très mal, c’est une véritable écurie d’Augias, une véritable jungle.

Elle est composée de journaux et autres sites électroniques cartables qui ne disposent d’aucune ressource humaine, ou même de ressource tout court.

Le ministère et les institutions publiques de presse sont noyautés par des lobbies qui font la pluie et le beau temps. Ces institutions sont gangrénées par l’affairisme, le népotisme et la médiocrité avec un personnel pléthorique avec certains éléments parachutés par coup de piston des pontes du régime. Les professionnels sont évités comme la peste notamment au sein des rédactions francophones des médias publiques qui sont une insulte pour le pays et son image.

Si au niveau de l’AMI des efforts sont entrepris dans ce sens tel n’est pas le cas au niveau de la radio et de la télévision de Mauritanie qui est la vitrine du pays.

La Haute autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA), qui demeure jusque là une coquille vide, doit enfin jouer son rôle de gendarme et de régulateur de la presse en exigeant des institutions de presse, aussi bien publiques que privées, un respect scrupuleux des cahiers des charges.

Avec près de 36 millions d’habitants, le Maroc a environ 200 journaux alors qu’en Mauritanie avec moins de 4 millions d’habitants, le pays compte selon le dernier recensement de la HAPA (nov/dec 2020)  150 institutions de presse qui bénéficient régulièrement de l’appui financier de la caisse d’aide à la presse sans qu’elles ne répondent au moindre critère. Ces journaux et autres sites bidons et fantoches n’ont ni siège ni personnel et ne songent à paraître ou à être activés qu’a la veille de la distribution du fameux pactole du fonds d’aide à la presse qui est de 20 millions et qui passera à 25 millions cette année(2020).

En 2019 les 20 millions ont profité à 255 sites électroniques, 111 journaux et aux stations de radio et de télévision existantes en plus des associations de presse soit un total 376 organes de presse.

Ces 20 millions distribués dans l’opacité la plus totale font figure de goute d’eau comparativement aux 700 millions de dirhams soit 2,5900 milliards  d’ouguiyas distribués annuellement à la presse marocaine.

Et pour revenir au dernier recensement de la HAPA, celui-ci fait état de l’existence de seulement 6 associations de presse qui respectent les critères ce qui est bien curieux quant on sait que ces associations se comptent à la pelle et 25 d’entre elles ont postulé en 2020 pour bénéficier de l’aide du fonds.

En fait au niveau de la HAPA la transparence n’a jamais été de mise et les résultats du dernier recensement des organes de presse sont jalousement cachés et il se chuchote que la distribution imminente de l’aide se fera suivant l’ancienne base de données qui est tordue.

Pourquoi alors qu’il y a une nouvelle base qui est certainement plus crédible ? Allez savoir pourquoi.

La balle est dans le camp du tout nouveau président de la HAPA qui a une bonne réputation mais que tout le monde attend au virage.

Certaines associations de presse crient au scandale ce qui d’ailleurs n’est pas nouveau. On se rappelle encore la vive protestation du Syndicat des Journalistes Mauritaniens qui a demandé il y a quelques mois le respect par la HAPA de critères plus objectifs pour la distribution de cette aide.

Pour cette année 2020 la commission de l’aide à la presse a reçu 328 dossiers dont 87 pour les journaux papiers, 25 pour les associations de presse, 5 pour les médias audiovisuels et 211 sites électroniques.

A noter par ailleurs que la presse mauritanienne fait face à un manque cruel de journalistes ou de personnel qualifié, notamment la presse francophone et les règles les plus élémentaires de la profession sont foulées au pied.

Et pour vous donner une idée de la précarité dans laquelle se trouve cette presse, les journalistes travaillent sans contrat et ne disposent d’aucune garantie, ce qui bien entendu est en contradiction flagrante avec la loi. La plupart travaillent sans salaire et s’il existe, il est réduit à portion congrue et généralement payé de manière très irrégulière ou pas payé du tout.

C’est dire qu’il s’agit d’un secteur moribond qui ne pourrait nous mener nulle part.

La libéralisation de l’espace audiovisuel, avec l’apparition de radios et de télévisions privés, a constitué un grand pas en avant. Seulement, ces nouveau-nés n’ont pas été accompagnés et soutenus comme il se doit par l’État, qui a très vite eu peur de leur capacité de nuisance à ses intérêts.

Du côté de la presse publique, la situation n’est guère meilleure.

On note cependant depuis l’avènement de l’actuel régime un début de changement mais on est encore très loin du compte.

Ces médias sont loin de jouer leur rôle et pourtant ils auraient dû être des outils de développement.

Quelles perspectives d’avenir ?

Vu le tableau très sombre qui crève les yeux, il est urgent d’étudier les mesures appropriées pour une sortie de crise. Jusque-là c’est la volonté politique réelle qui a manqué. Cette volonté politique est la condition sine qua none d’un redressement salvateur.

Le président Ghazwani a depuis son arrivé montré une bonne volonté. Il a rencontré toutes les générations de journalistes pour écouter leurs doléances. Et en juillet dernier il a autorisé la création de la commission nationale de réforme de la presse composée de cinq membres et créé par le décret no 140-2020. Elle doit formuler des propositions en vue d’une réforme globale du secteur des médias.

Sa lettre de mission est claire : sortir la presse mauritanienne du bazar dans lequel elle évolue depuis des décennies.

Le Président de la République a reçu, le président et les membres de cette commission.

Ghazwani a souligné l’immense responsabilité de la commission dans la formulation de propositions visant une réforme globale de la presse publique et privée. Il a précisé que les médias sont l’incarnation de la liberté d’expression qui est un droit naturel inscrit dans toutes les constitutions. Il a ajouté que la consolidation et la préservation de la liberté d’expression, qui figurent parmi ses principaux engagements, sont un choix stratégique de l’État.
Un beau discours en somme mais on attend de voir la suite.

Cette commission travaille d’arrache pied depuis des mois. Elle a rencontré toutes les associations de presse ainsi que les personnes ressources et chacune d’elles lui a soumis un rapport ou du moins donné son avis sur la réforme en vue.

A l’issue de cette vaste concertation la commission de réforme de la presse planche depuis quelques semaines sur son rapport final qui sera remis avant la fin de l’année au président de la République qui s’est engagé à en appliquer toutes les recommandations.

En espérant que la montagne n’accouchera pas d’une souris, toute la presse mauritanienne retient son souffle en attendant ce fameux rapport qui devrait définir entre autres qui est journaliste et qui ne l’est pas.

La commission aura certainement eu à prendre connaissance à ce sujet de ce qui se passe dans les pays voisins comme le Sénégal où le Code de la presse en cours de validation stipule que pour être journaliste il faut être diplômé d’une école de l’Etat ou avoir un niveau de licence et avoir deux ans dans une rédaction.

En appliquant une telle mesure la Mauritanie va se débarrasser d’un coup de baguette magique d’une horde de soi-disant journalistes.

Quoiqu’il en soi, il est urgent de donner un coup de pied dans la fourmilière, en sévissant contre cette kyrielle de sites électroniques nuisibles et dangereux qui ternissent l’image de notre presse et de notre pays. Cela devrait être fait sans état d’âme et pour le bien commun.

Il serait également impératif d’accorder plus d’intérêt à la formation des journalistes et de trouver une solution à la difficulté de renouvellement des professionnels au niveau de la presse francophone, qui se meurt faute de ressources humaines valables.

Voilà, ce sont là quelques pistes de réflexion qui pourraient nous aider à redonner au secteur de la presse ses lettres de noblesse.

Mais cela ne sera pas possible si nos responsables ne sont pas prêts à agir sans état d’âme et en mettant de côté les sentiments et le népotisme qui font des ravages dans notre pays et annihilent toutes les velléités de changement.

Bakari Guèye

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