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M. Idrissa Diarra, coordinateur régional du Projet Régional d'Appui au Pastoralisme au Sahel (PRAPS) : ‘’On peut dire sans risque que notre Projet est un modèle du genre’’

Jeudi 20 Janvier 2022 - 08:51

Le Calame : Le PRAPS qui vient de s’achever, pourrait, selon nos informations être renouvelé pour quelques années encore. Pouvez-vous nous dire le sentiment que vous éprouvez au terme de six ans de travail à la tête de cette structure ?
 

M. Idrissa Diarra : Effectivement, la phase I du PRAPS est achevée depuis ce 31 décembre 2021, mais avec les résultats palpables et satisfaisants, la pertinence des objectifs, la Banque mondiale avait déjà envisagé, depuis 2019, soit, après 3 ans de mise en œuvre, de le reconduire, on y travaille depuis 2020. C’est parti, depuis ce premier janvier, donc pour une durée de 6 ans, avec le même montant que la première phase, c’est-à-dire 45  millions de Dollars, don de la BM (IDA), et 5 millions de Dollars, apportés par l’Etat et les bénéficiaires, soit donc un montant global de 50 millions. C’est donc vous dire que nous sommes entrés de plain pied dans la 2e phase.
 

Je peux vous dire que je suis plutôt satisfait du travail accompli durant ces six ans avec mon équipe. En plus des partenaires directs venus nous remercier de vive voix et réclamer la duplication de activités et le renforcement de nos actions dans leurs communes, il y a aussi, l’avis du Ministère de l’élevage et de ses démembrements, celui du Développement économique et de la promotion des secteurs productifs qui, comme vous le savez est le signataire des conventions de financement qui apprécient les efforts faits par le projet au profit des populations, notamment les plus vulnérables. Enfin notre fierté vient des appréciations positives de notre principal bailleur de fonds, la Banque Mondiale dont une mission de haut niveau, a séjourné récemment chez nous et a eu  une occasion de visiter l’un de nos sites d’interventions.
 

-De l’avis général, le projet a enregistré d’importantes réalisations sur le terrain. Pouvez-vous nous résumer en quelques lignes les acquis qui font la fierté du projet ?
 

-Le projet a connu, certes, des difficultés au départ, lesquelles étaient liées à des retards dans la passation des marchés, ensuite des entreprises dont certaines manquaient de qualification requise. Je pense que la réunion récente du président de la République et certains ministres témoigne de cet épineux problème dont nous souffrons beaucoup au plan national. Les retards portent de gros préjudices à l’exécution des projets.
 

Sinon, le projet a eu des impacts importants dans ses différentes composantes. Que ce soit dans l’amélioration de la santé animale, le renforcement des capacités dans ce domaine de la santé animale aussi bien pour les services techniques de l’Etat, des bénéficiaires et des collectivités locales prenant en compte la question du genre. Je signale que le PRAPS est pratiquement le seul projet qui intervient en faveur de la santé animale. Sur ce point, les bénéficiaires, les collectivités locales, le département de l’élevage et ses démembrements sont assez satisfaits des interventions du projet
 

Le deuxième volet, c’est l’amélioration de la  gestion des ressources naturelles (GRN). Comme vous le savez c’est une question délicate et notre travail a consisté, en collaboration avec les bénéficiaires, à instaurer une relation apaisée entre les acteurs. Aussi, avons-nous mis l’accent sur la délimitation des aires de parcours (zone sous charte pastorale), la gestion, l’aménagement, etc. Avec cette activité, les bénéficiaires non seulement travaillent pour régénérer et protéger leurs ressources naturelles mais également gagner par la même occasion des revenus. Ils sont organisés de sorte que les règles d’accès aux ressources s’appliquent de manière démocratique, donc équitable à tous, transhumants comme autochtones. Toujours sur ce point, nous avons réalisé des puits et forages en rapport avec le comité de gestion des bénéficiaires avec lesquels les contrats sont signés avec un cahier de charge bien précis notamment pour la réalisation des puits pastoraux. Cette approche, approuvée par la BM a donné de bons résultats. En ce qui concerne les forages, nous les avons réalisés dans des zones qui en avaient fortement besoin et les bénéficiaires ont tous reconnu leurs impacts positifs sur leurs conditions de vie des populations.
 

Toujours dans la gestion des ressources naturelles, le projet a initié ce qu’on a appelé, la charte pastorale. Le PRAPS est un projet d’appui à l’élevage traditionnel mobile ; les éleveurs se déplacent à la recherche de pâturage et de l’eau, de ce fait, il faut établir, dans certaines zones pastorales, dites Zones d’Intérêt Pastoral (ZIP), des règles communes de gestion et de partage de ces ressources entre les collectivités locales, les populations sédentaires les pasteurs transhumants. Dans ces aires, qui peuvent s’étendre sur plusieurs communes, le projet réalise des infrastructures (forages, des parcs de vaccination) et aménagements (appuie la régénération des parcours). Dans toutes nos interventions, nous avons intégré cette charte pastorale. C’est une approche nouvelle qui vient compléter des expériences passées sur la responsabilisation des collectivités locales d’un projet financé par la coopération allemande, nous que avons rénové et renforcé.
 

Le troisième volet  du projet a porté sur le renforcement des capacités des organisations pastorales, leur équipement et la facilitation de l’accès au marché. Si les animaux sont bien nourris, biens soignés, il faut penser à les revaloriser. Pour cela, nous avons créée des marchés de bétail  (16) et des aires d’abattage (27) ainsi que des mini laiteries (25). C’est un travail innovant qui permet d’avoir une idée sur la traçabilité du commerce de bétail mais aussi un outil d’aide à la prise de décision car toutes ces informations sont compilées, analysées et remontées aux organes de décisions des pouvoirs publics.
 

Enfin, le dernier volet a porté sur l’appui direct à des populations pastorales vulnérables. Si les infrastructures profitent à la majorité des populations, il reste toujours une frange importante de la population qui est moins nantie. Pour leurs permettre de profiter des investissements, le projet leur a organisé des formations qualifiantes (métiers) au profit des jeunes (hommes et femmes) n’ayant pas fait l’école ou qui en sont partis très tôt, un travail réalisé avec un partenaire spécialisé en ingénierie de la formation qui a identifié les bénéficiaires et leur besoin en formation et élaboré les modules de formation. Huit cents(800) jeunes ont été formés sur 6 métiers au niveau des différents CFPP. Cette action fait notre fierté aujourd’hui dans la mesure où plus de 80% (étude réalisée) de ces jeunes sont insérés et travaillent dans leur terroir à l’intérieur du pays. C’est là aussi une innovation puisque la formation professionnelle se faisait, jusque-là, en milieu urbain mais le PRAPS les a réalisées en milieu rural, avec un profit double ; Aujourd’hui, ces jeunes sont devenus des prestataires de services dans leur société, ce qui facilite la tâche aux populations et gagnent au passage  leur vie..
 

Enfin, nous avons appuyé le développement des activités génératrices de revenus (AGR). Vous me direz que tout le monde en fait, mais la différence avec le PRAPS, c’est que nous avons recruté des opérateurs spécialisés avec un cahier de charge bien précis, à charge, pour eux, d’identifier les groupes de jeunes et de femmes capables de porter des projets (AGR) et de rendre ainsi service à la communauté : boucherie, poissonnerie, commerce. Une fois des porteurs identifiés,  des contrats sont signés avec eux  et leurs parts libérés, pour montrer l’intérêt qu’ils accordent à leurs projets, le projet libère le fonds de roulement, forme le comité de gestion et les accompagne. Ainsi, plus de 200 AGR ont été montées, pour un montant d’environ 500 millions d’anciennes Ouguiyas. Je vous avoue que les résultats sont très satisfaisants, les retours nous sont parvenus de partout où nous intervenons, ce n’est pas de l’argent jeté par la fenêtre comme diront certains qui ont connu d’autres expériences moins réussies. J’en suis très satisfait et je ne suis pas le seul à le dire. Le bailleur de fonds du projet, la Banque Mondiale depuis la revue à mi-parcours, les maires des communes dans lesquelles nous sommes intervenus, les populations bénéficiaires ont tenu à nous exprimer, directement leur satisfaction et leur gratitude. Certains maires n’ont pas hésité à demander à continuer à  faire profiter leur commune d’autres investissements du projet.
 

Des rapports de capitalisation des différents volets du projet ont été réalisés et lors des ateliers de restitutions de ces études avec les partenaires, les collectivités locales, les PTFs et les bénéficiaires, tous ont exprimé leur satisfaction et leurs vifs remerciements à l’équipe du PRAPS. Sur ce point, je dois vous dire que tout le mérite revient à l’équipe du projet, je n’en étais qu’un chef d’orchestre, les experts ont joué pleinement leur partition. Le contrat que nous avions défini était que chacun, à son niveau et où qu’il puisse se trouver doit défendre l’image de marque du projet, ce qui a été fait, et à l‘arrivée c’est la satisfaction pour tous. Je tire le chapeau à l’équipe qui a fait preuve de professionnalisme et de loyauté, je n’oublie pas ceux qui ont conçu le projet, il faut reconnaître qu’il a été très bien monté. Nous avons essayé de ne pas trahir leur idée.  J’ai dit à Monsieur le Premier Ministre, lors de sa visite au Département du Développement Rural, que ma fierté est que tous les investissements du projet sont allés directement aux populations cibles et ont eu un impact positif sur leur quotidien.
 

-Parmi les composantes du projet, il y a le genre. Quels profits les femmes du monde rural des régions cibles ont-elles pu tirer du PRAPS ?
 

-Par rapport à cette question, je dirais que le projet PRAPS fixait en matière de genre un objectif de 30% de femmes de 400 milles bénéficiaires cibles. Avec la mise en œuvre du projet, la nécessité d’impliquer davantage les femmes s’est fait beaucoup sentir. Et à l’arrivée, force est de constater que le genre a été amplement pris en compte dans toutes les composantes du projet. C’est le résultat d’un travail de notre responsable genre au niveau projet, spécialiste de ces questions et dotée d’une grande expérience. L’objectif était de leur fournir des moyens pour agir par elles-mêmes, dans toutes les composantes, pour les amener à une autonomisation, en leur fournissant des outils et moyens nécessaires. Aujourd’hui, il y a de nombreuses équipes de jeunes dames qui ne faisaient rien et qui sont devenues des chefs de petites entreprises et des jeunes qui travaillent essentiellement dans les laiteries, dans les AGR, dans la santé animale etc. Le rapport de capitalisation permet de s’en convaincre. Pour faire court, on peut affirmer que la Mauritanie est une référence en matière de question du genre dans le cadre du PRAPS.
 

-L’un des problèmes de nos projets demeure la pérennisation de leurs acquis. Quelles mesures avez-vous prises pour y arriver ? La prochaine phase pourrait-elle être celle de la consolidation de vos acquis ?
 

- Ce souci a été pris en compte dès le démarrage du projet. La pérennisation des infrastructures reste une préoccupation majeure du projet. Aussi, pour la banque mondiale, la sauvegarde des questions environnementales et sociales est-elle au cœur de ses interventions. En effet, aucun un dollar investi ne doit nuire à l’environnement, à une tierce personne ou à ses activités, et si ça doit arriver, il faut que des mesures d’atténuation soient rapidement prises. C’est donc vous dire le projet a mis l’accent sur ces questions essentielles et cruciales.
 

Par rapport à la pérennisation des infrastructures, l’ingénierie sociale a été déployée ; elle a permis l’acceptation (consensus) du domaine de l’activité, la mise en place d’un comité de gestion pour prendre en charge la gestion des infrastructures.… Cette approche est valable pour toutes les actions entreprises, à savoir les forages, les puits, les marchés de bétail, les abattoirs etc, avec les bénéficiaires, les collectivités locales, la société civile. Dans ce cadre, des opérateurs ont été recrutés à travers un appel à concurrence. Même si on a noté quelques difficultés, l’approche reste très satisfaisante et a besoin d’être renforcée dans la 2e phase du projet. A notre avis, la durabilité d’un investissement reste tributaire à son adhésion et à son appropriation par les bénéficiaires. Cette approche a été au cœur du travail du projet durant ses six ans.
 

-L’élevage constitue depuis 2020 une des priorités des pouvoirs publics avec la mise en place d’un plan national de développement de ce secteur. Quelle a été la contribution du PRAPS au niveau de ce secteur ?  
 

-Le projet PRAPS est intervenu après dix ans de disette en termes de projet d’appui à l’élevage. Dans les années 90, il y a eu le projet élevage II, puis le projet PADEL financé par la Banque Africaine de Développement (BAD), mais par rapport à aujourd’hui, leurs financements ne tenaient pas compte des besoins holistiques du pays et n’ont pas permis de satisfaire tous les besoins. Le PRAPS a tiré les leçons de ces expériences et pris en compte tout le secteur et les besoins de l’élevage. Cela est valable dans tous les pays d’intervention du PRAPS : Mauritanie, Sénégal, Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso.  

Ainsi, toutes les unités de coordination nationales travaillent à mettre les éleveurs des différents pays frontaliers dans les mêmes commodités, c’est cela, la vision d’un projet régional.

En Mauritanie, le PRAPS a su tenir le cap en dépit des mouvements au niveau de sa tutelle, tantôt jumelée à l’agriculture, tantôt seule. Nos experts travaillent en parfaite coordination avec ceux du département (leur vis-à-vis) et des programmes et plans sont montés ensemble.
 

-Le PRAPS a beaucoup travaillé avec les collectivités locales. Pouvez-vous nous dire ce que vous leur avez apporté, en plus des infrastructures de base et si elles sont suffisamment outillées pour gérer les investissements ?
 

-En plus d’avoir travaillé avec les éleveurs, les commerçants et autres courtiers de bétail, le PRAPS a également travaillé avec les maires des communes bénéficiaires à qui reviennent les certaines infrastructures, une fois réceptionnées. Mais pour leur durabilité, nous avons demandé à ce qu’elles délèguent la gestion, notamment pour les marchés de bétail, à un comité de gestion chargé de percevoir en leur place des taxes, reverser la quote-part des municipalités et procéder aux petites réparations. A la commune ou à ses partenaires de s’occuper, si nécessaire, des grandes réparations. Ce montage a été accepté à plusieurs communes, pour le reste, nous continuons à discuter pour convaincre tous de la pertinence de cette démarche. Au niveau des zones où sont érigées des chartes pastorales, ce sont les maires qui sont placés à la tête des comités exécutifs. Je puis vous avouer que tous les maires impliqués dans ces processus sont très ravis ; nous avons reçu plus d’une dizaine de maires qui réclament la duplication de ces dispositifs dans leur commune. Nous avons de bons rapports avec ces autorités municipales qui sont fondés sur les réalisations concrètes du projet au profit de leurs populations. Elles sont venues le témoigner lors des réunions de restitution de capitalisation des acquis du projet, et au cours de cette rencontre nous avons reçu des félicitations d’édiles qui disposent d’une grande expérience en matière de gestion de projet et de mairies.
 

Je ne termine pas sans mentionner une innovation que le projet a apportée dans la gestion des crises pastorales comme la sécheresse, les feux de brousses ou les maladies animales etc. Une expérience de SCAPERU pilote monté avec l’appui d’une AGR permet aux 19 conseillers municipaux d’une commune rurale et leur secrétaire général   de fournir des informations sur les pâturages, les problèmes d’eau, les parcs de vaccinations, les feux de brousse. Doté d’un ordinateur, il centralise les données avant d’envoyer aux organes de décisions. C’est une expérience novatrice et qui marche très bien. C’est ainsi que nos actions sur le terrain sont remontées jusqu’au plus haut niveau de l’administration. C’est donc vous dire que nous sommes très satisfaits des réalisations du projet et souhaitons que la phase deux (II) permette de les renforcer et de les étendre et pourquoi pas aux nouvelles zones d’intervention.
 

Je me demande d’ailleurs si nous pourrons atteindre les mêmes performances que lors de la première phase parce que nous allons passer à une phase très technique du projet. Cette 2e phase sera basée sur des appels à propositions aux opérateurs à travers des business plan et des critères rigoureux de sélection. Nous avons certes appuyé plusieurs personnes vulnérables dans le passé, mais cela ne suffit pas à développer le secteur de l’élevage ; c’est la raison pour laquelle, la nouvelle approche vise à intégrer la prise en compte des financements privés pour, non seulement offrir des services au monde pastoral mais également pour faire profiter de l’immense potentiel de l’élevage en Mauritanie à l’économie nationale, en créant de la richesse et des emplois etc. Comme vous le savez, c’est une volonté politique affichée par le président de la République.

 

Propos recueillis par Dalay Lam

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