Alors qu’un nouveau dialogue national s’apprête à s’ouvrir dans un climat de lassitude et de méfiance, la Mauritanie fait face à ses propres limites institutionnelles. Soixante-cinq ans après l’indépendance, les fragilités de l’État et la stagnation économique rappellent l’urgence d’un sursaut politique et de réformes structurelles enfin courageuses.
À l’heure où s’ouvre une énième initiative nationale de dialogue, il est du devoir des acteurs politiques d’aborder les questions essentielles avec franchise, lucidité et sens de la responsabilité collective.
Notre pays vient de célébrer soixante-cinq ans d’indépendance : soixante-cinq années de paix relative, d’unité territoriale préservée et de construction progressive de l’État. Jamais, depuis plus de mille ans, les hommes et les femmes de cet espace n’ont vécu aussi longtemps sous une même autorité centrale. Mais il serait dangereux de confondre longévité institutionnelle et solidité structurelle. L’histoire nous enseigne que les acquis ne sont jamais définitifs, et que les nations qui ignorent leurs fragilités finissent tôt ou tard par en payer le prix.
Il n’y a pas meilleur révélateur de ces fragilités que l’économie. La Mauritanie fait aujourd’hui face à un paradoxe devenu intenable : une économie qui affiche des performances honorables sur le papier mais qui peine à transformer la vie de sa population – en particulier celle de sa jeunesse, qui porte le poids du chômage, du désespoir et du sentiment d’exclusion. Les chiffres officiels de croissance masquent une réalité persistante : un revenu par habitant stagnant, des inégalités qui se creusent, et des opportunités concentrées entre les mains d’une minorité.
La captation plutôt que la création
Ce décrochage entre croissance et bien-être n’est ni conjoncturel ni accidentel. Il ne s’explique ni par les cycles miniers ni par les aléas de production. Il est systémique. Il puise ses racines dans des logiques institutionnelles qui orientent encore trop souvent l’exercice du pouvoir vers la captation plutôt que la création, vers la préservation des privilèges plutôt que l’expansion des opportunités. Tant que ces logiques demeureront, la Mauritanie oscillera entre booms éphémères et stagnation chronique, sans parvenir à bâtir une prospérité durable.
Nous nous trouvons pourtant à un moment décisif. L’arrivée imminente des revenus gaziers pourrait transformer notre trajectoire économique. Mais ces ressources, si elles sont mal gouvernées, peuvent devenir une malédiction autant qu’une chance : elles peuvent renforcer les déséquilibres, alimenter les tensions sociales et reproduire un modèle extractif qui maintient notre économie dans la dépendance et la vulnérabilité.
C’est pourquoi le dialogue national qui s’ouvre ne doit pas être une simple répétition des précédents. Il doit rompre avec les compromis superficiels, les équilibres précaires et les calculs de court terme. Il doit s’attaquer aux fondements mêmes de notre gouvernance : transparence dans la gestion des ressources publiques, équité dans l’accès à l’emploi et aux opportunités économiques, confiance citoyenne dans l’État, représentation réelle des jeunes et des femmes, et capacité des institutions à servir l’intérêt général plutôt que des intérêts particuliers.
Car le véritable obstacle à notre développement n’est ni technique ni financier. Il est politique. Il réside dans la manière dont le pouvoir est distribué, exercé et contrôlé. Aucune stratégie de diversification, aucune réforme éducative, aucune initiative entrepreneuriale ne peut réussir si elle n’est pas portée par un cadre institutionnel qui protège l’équité, garantit la concurrence et récompense l’effort plutôt que la proximité ou l’allégeance.
Des réformes nécessaires
La jeunesse mauritanienne – qui constitue la majorité du pays – observe ce dialogue avec une lassitude inquiète. Elle a besoin de signaux clairs : que l’ordre social et économique évolue vers davantage de justice, de mérite et de mobilité ascendante. Sans cela, elle perdra confiance non seulement dans le système, mais dans la possibilité même d’un avenir en Mauritanie.
Il appartient donc à la classe politique, dans toutes ses composantes, de prendre la pleine mesure de ce moment. De reconnaître que l’immobilisme n’est plus une option. D’accepter que la stabilité durable ne repose pas sur le contrôle ou l’inertie, mais sur l’équité, la légitimité et l’inclusion. Et d’engager, avec courage, les réformes nécessaires pour permettre à notre pays de franchir un cap historique.
La Mauritanie dispose aujourd’hui d’une opportunité rare : celle de transformer sa gouvernance, ses institutions et, par conséquent, son destin. Mais cette opportunité ne durera pas. Elle exige une vision qui dépasse les mandats, les rivalités partisanes et les intérêts immédiats. Elle exige de placer l’intérêt national au-dessus des considérations individuelles. Elle exige enfin un engagement à bâtir un État où la richesse est créée plutôt que captée, où le mérite prime sur l’appartenance, et où le progrès collectif devient l’horizon commun.
Mohamed Ould Ahmed Tolba
lecalame

La Mauritanie mérite mieux que des dialogues sans lendemain
