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un grain de sable pour secouer la poussière...

Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine, ancien président du FNDU et de la CENI : ‘’L’autorité du président de la République n’a pas été mise à mal par les ricochets d’un petit conflit politique interne à l’UPR dont une écrasante majorité lui est favorable’’

Jeudi 5 Décembre 2019 - 10:29

Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine, ancien président du FNDU et de la CENI : ‘’L’autorité du président de la République n’a pas été mise à mal par les ricochets d’un petit conflit politique interne à l’UPR dont une écrasante majorité lui est favorable’’

Le Calame : Comme nombre de mauritaniens vous avez probablement suivi  le discours à la nation du président de la République à l’occasion du 59ème anniversaire de notre indépendance. Qu’en avez-vous retenu d’essentiel ?

 

Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine : Dans ce  discours à la nation, où il est  de tradition de faire le point   de l’activité gouvernementale de l’année écoulée,  on peut d’abord remarquer que    le président Ghazouani   n’a pas cherché à endosser le  bilan  de 2019,  qui n’est   pas le  sien, mais  celui de son prédécesseur Il a plutôt choisi, après un bref coup d’œil   rétrospectif et général  sur l’histoire,  essentiellement dédié à la gloire des générations pré et post indépendance, d’informer    ses  concitoyens  des projets et  actions concrètes   que son gouvernement   s’apprête à mettre en chantier  conformément à ses engagements électoraux. Ces décisions et mesures dans les domaines aussi importants que la lutte contre la pauvreté, la justice et l’enseignement ont été particulièrement bien accueillies.

Il a par ailleurs évoqué  la  main tendue et autres  gestes de convivialité et  d’ouverture  en direction de tous les segments  de la collectivité nationale dans la diversité de leurs  opinions politiques et de  leur  appartenance régionale ou ethnique. Cette nouvelle attitude du pouvoir  a été appréciée à sa juste valeur  par l’opinion et  constitue   un autre  moment fort de cette adresse  à la nation.

 

Ce discours intervient dans un contexte politique marqué par une sorte de bras de fer entre l’ancien président Aziz et le nouveau président autour du contrôle du parti UPR. Que vous inspire cette querelle au sommet entre deux amis de 40 ans  dont l’un a choisi l’autre pour lui succéder ? Avez-vous connaissance de ce qui s’est passé pour que ces deux amis en arrivent à la rupture ?

Je crois   qu’au-delà de l’indulgence sans limite de son compagnon de longue date dont il était  assuré, notre ancien président dont l’outrecuidance  envers  son ami  n’avait  d’égale que son  mépris  bien connu  pour  les   mauritaniens en général, était  convaincu que l’UPR, qu’il a créée  et qui n’a été, jusqu’à son départ du pouvoir  qu’un outil de propagande à sa dévotion, est un parti qui lui appartient de même que  tous les députés issus  de cette formation politique   dont il revendique l’exclusivité du mérite de l’élection lors des dernières législatives.

Avec  ces deux certitudes, l’ancien chef de l’Etat  semble avoir eu  la naïveté ou l’impudence sinon un mélange des deux,  de penser  qu’il lui est encore loisible de  continuer à tirer les ficelles d’un pouvoir qu’il n’estime avoir cédé  à son ami que  pour continuer à l’exercer  autrement.

Or, à mon humble avis, en décidant ou en acceptant de briguer le suffrage de ses  concitoyens lors des dernières  élections présidentielles, le général Ghazouani  et ses collègues au sein des Forces Armées ont d’abord voulu répondre à une attente majeure et pressante  des mauritaniens; en finir  pour le pays, aux moindres frais possibles, avec  un  Président qui l’a mis    en coupes réglées durant ces  onze dernières années, qui a fait du  mépris  de ses habitants la   toile de fond  de sa  gouvernance et qui était sur le point de  transgresser notre constitution encore   une  fois,  pour s’incruster au pouvoir.

Aussi, non satisfait  de la généreuse  couverture, excessive pour d’aucuns , dont il  a bénéficié à sa sortie du palais ocre  mais au contraire  continuant à se prendre pour le nombril du monde, le président MOAA risque de faire une descente vertigineuse  d’un piédestal où notre lâcheté collective lui avait  permis de se hisser pour s’y maintenir  ces onze dernières années, en maitre absolu.

Il serait en effet plus que  simpliste de penser que le général Ghazouani, dont  je crois pouvoir dire qu’il n’était pas spécialement friand de l’exercice du pouvoir au sommet,  ait accepté de prendre un tel pari pour perpétuer le calvaire de ces concitoyens et trahir son serment  sur l’autel des desseins  décidément insatiables  de Mohamed Ould Abdel Aziz.

S’agissant des causes immédiates de la détérioration de la relation entre les deux  hommes, je ne suis pas dans le secret des Dieux mais je n’exclus pas que les rumeurs persistantes selon lesquelles l’ancien Président aurait été invité à restituer certains biens qu’il aurait  indument emportés  y soient pour quelque chose.

 

A votre avis qu’est ce qui a poussé Ould Abdel Aziz trois mois après son départ du pouvoir à engager un bras de fer avec son successeur ? Quelles peuvent être les implications politiques voire sécuritaires de cette escalade. Ne met-elle pas un terme au délai de grâce  dont jouit Ghazouani

Je crois que tout le monde a été surpris, non pas par son   retour  mais plutôt par la volonté affichée par l’ancien président  d’engager, au lendemain de sa venue, ce que vous appelez un bras de fer avec son successeur, en essayant de s’imposer de manière aussi illégale que cavalière à la tête  du plus grand parti politique  du  pays,  aux dépends sinon au mépris de l’autorité du nouveau président de la République.

Visiblement oublieux de son nouveau statut de simple citoyen  et malgré l’immunité exorbitante  dont il a joui jusqu’ici, le président MOAA, dont il serait euphémique de dire qu’il  doit avoir  des  choses à se reprocher,  ne saurait se  sentir en sécurité  s’il n’est pas lui-même détenteur d’un pouvoir qui lui garantit l’impunité nécessaire. Aussi, croyant avoir suffisamment prémédité son affaire  quand il s’était investi en personne  dans la campagne électorale  pour arracher par tous les moyens une grande majorité de députés, à  la faveur du dernier scrutin législatif, l’ancien président était venu  prendre  possession de son outil politique pour continuer à peser sur l’échiquier national.

Ce faisant,  il semble évidemment avoir perdu de vue, non seulement que le pouvoir ne se partage pas mais aussi que le tempérament   versatile de ses compatriotes,  dont il a  souvent   clamé qu’il ne serait pas dupe, le jour venu, n’a pas encore changé.

S’agissant des implications politiques de cette tentative de main basse  sur l’UPR,  je pense que l’écrasante majorité des députés de ce parti, entre autres notables et grands électeurs, favorables au président de la République  dont ils se disent attachés au programme électoral n’auront pas beaucoup de difficultés à réduire la petite minorité qui se réclame de MOAA ; soit à l’amiable, soit à la faveur de leur congrès programmé, soit au niveau de la justice, le cas échéant.

Sur le plan sécuritaire, je ne vois aucune raison de s’inquiéter des conséquences de cette crise politique interne à l’UPR.

Au sujet de la grâce accordée au  président Ghazouani dont l’excès d’indulgence à l’égard de son prédécesseur  lui a effectivement valu  beaucoup de critiques mais qui ne peut plus être de mise après cet épisode, je crois que la locomotive s’élance progressivement   depuis l’annonce dans son  discours commémoratif du 59ème anniversaire de l’indépendance,  des premières  et importantes   décisions.

Toujours selon les mêmes observateurs, ce qui vient de se passer est le résultat de la ‘’mollesse’’ et des ‘’lenteurs’’ du président Ghazouani muré dans un silence troublant et qui n’a pas entrepris rapidement de rompre avec la gouvernance et le système de son prédécesseur C’est un argument qui ne vous convainc pas ?

Je suis moi-même de ceux qui auraient souhaité une rupture immédiate et totale avec le système de MOAA. Mais la politique étant par essence l’art du possible, je constate que  le président Ghazouani dont la nature de la relation particulière  avec son vieil ami n’est un secret pour personne,  a été élu avec une majorité peu ou prou affiliée au parti dont ce dernier  était le véritable chef. Sans oublier que   l’éducation et le tempérament de l’homme qui ont tendance à prendre le pas sur ses choix voire sur  ses principes, semblent lui  avoir édicté de suivre  son propre sens de l’éthique.

En l’occurrence cette approche tranquille du président Ghazouani   que vous n’êtes pas le seul à trouver trop lente voire molle semble pourtant marquer des points voire triompher de la témérité de ses adversaires politiques dont les velléités   sont quasi unanimement  rejetées et décriées par l’opinion.

Au sortir de cette épreuve que doit faire le président Ghazouani pour restaurer son autorité mise à mal par son ami et certains de ses proches mais  aussi et surtout rassurer ses soutiens dont certains réclamaient la création d’un nouveau parti ?

Je ne suis pas sûr que l’autorité du président de la République ait été   mise à mal par les ricochets d’un petit conflit politique interne à l’UPR  dont une écrasante majorité qui lui est favorable  dispose de la légitimité nécessaire  et d’autres moyens juridiques éventuellement, pour en venir à bout et clore ce débat intempestif.

Par ailleurs l’idée de la création d’un nouveau parti ou tout simplement du changement du nom de l’actuel au  label passablement galvaudé pourrait avantageusement servir e à canaliser toutes les autres  forces politiques qui ont choisi de soutenir la candidature et le programme du président Ghazouani

Au lendemain de sa prise de fonctions, Ould Ghazouani a entrepris des concertations avec les acteurs  politiques de la majorité et de l’opposition. Quelles appréciations en faites-vous ?

Pour quiconque a vécu  les onze ans de guerre froide entre le pouvoir et l’opposition, instaurée et constamment nourrie par MOAA et son système, l’initiative de restaurer  le contact au sein de cette classe politique mais surtout  de lui  insuffler  une réelle dose de convivialité ne peut être que très fortement appréciée.  Je m’en réjouis  pour le président Ghazouani, pour toute la classe politique et pour le pays.

Mais à en croire certaines indiscrétions le président de la République  ne serait pas pressé d’organiser un dialogue politique avec l’opposition. Dès lors à quoi vont servir ces rencontres ?

Encore le dialogue ! Je crois que s’il existe un concept parfaitement galvaudé dans le lexique politique de notre pays, c’est probablement celui du dialogue dont on a tellement usé  et abusé sans résultat, qu’il   est devenu synonyme sinon  consubstantiel de cet épisode de la guerre froide que j’ai évoquée  précédemment,  entre le pouvoir et  l’opposition.

Je pense, quant à moi, que nous entrons dans une phase de rapports normalisés entre les différents segments de la classe politique  et qu’il faut désormais revendiquer, à partir du milieu de l’année prochaine,  en plus de l’indispensable  réhabilitation des grandes institutions politiques, économiques et sociales de la République, non pas  un dialogue au sens traditionnel du terme, mais un grand débat national autour des   problématiques majeures  :

a) de la citoyenneté et de la démocratie mauritaniennes ;

b) de l’Ecole et de nos  langues nationales

c)de la répartition équitable de la richesse nationale.

d) du passif humanitaire

                e) des Droits civiques, politiques, économiques culturels et sociaux des Haratines  et autres segments  de la société, héritiers et victimes  d’une longue tradition d’injustice et de  marginalisation  dans notre pays.

             f) du rétablissement du  caractère résolument apolitique de l’institution militaire et des autres forces de sécurité.

 

 

Les conclusions de  ce  grand débat national, qui pourrait s’étaler sur 12 à 24 mois  s’il le faut , devraient constituer la trame des  projets  de textes légaux devant  régir les  réformes nécessaires  à introduire  dans ces différents secteurs.

 

Dans son discours à la nation le Président a annoncé le début de la mise en œuvre de son programme électoral. Pensez vous que celui-ci pourrait sortir de nombreux mauritaniens de la précarité. A quelles conditions ?

 

Sortir  de nombreux mauritaniens de  la précarité demandera non seulement des moyens matériels considérables mais aussi du temps en fonction du degré de dénuement des populations et des zones ciblées.  
En tout état de cause, le budget de 200 milliards de nos anciennes ouguiyas, déjà annoncé par le président de la République  pour financer cette action au cours des cinq prochaines années  est une dotation substantielle qui pourrait avoir un grand impact sur le bien-être de nos populations  à condition d’être  bien gérée et équitablement répartie. Le rattachement à la présidence de la République  de la nouvelle agence chargée de cette lourde et noble mission  est en soi l’expression d’une volonté de rigueur et d’exigence de résultats auxquelles cette institution est soumise. Faut-il encore qu’elle soit mise à l’abri de l’interventionnisme de nos politiciens  et autres notables qui a souvent joué au détriment de l’équité dans la répartition des ressources.

En tout état de cause, cette nouvelle institution est un grand pas vers une idée qui m’est très chère et  qu’il m’est arrivé d’appeler un plan Marshall (mais pourquoi pas Ghazouani en l’occurrence ) dont on  devrait faire bénéficier,  dans le cadre de la lutte contre les inégalités dans notre pays,  les franges les plus démunies  de sa population en particulier les Haratines  anciennes  victimes de l’injustice et de  l’exclusion durant des siècles.

 

Dans son discours le président Ghazouani est revenu sur la question de l’Unité nationale et s’est engagé à la renforcer. S’il vous demandait un conseil sur cette problématique, que lui diriez-vous ?

 

Les chances de  renforcement  de l’unité nationale par le président Ghazouani  sont  intimement liées aux avancées  qu’il aura été capable de réaliser sur les différents chantiers que j’ai déjà cités à savoir : la citoyenneté et de la démocratie, le règlement du   passif humanitaire, l’Ecole et nos  langues nationales, la répartition équitable de la richesse nationale.

 

 

En tant qu’ancien haut officier de l’armée nationale, avez-vous entendu parler de la pendaison de 28 officiers, sous officiers et soldats negro-mauritaniens à Inal, le 28 novembre 90. Que pensez-vous de ceux qui, depuis, continuent à réclamer que la lumière soit faite sur ces tragiques événements. ?

 

En tant que mauritanien d’abord et ancien officier supérieur de  notre Armée, j’avoue n’avoir entendu parler,  pour la première fois, de ce tragique et invraisemblable épisode, qu’en 2005 ou 2006 lors d’une discussion avec  un collègue, autre  ancien officier supérieur, originaire de la vallée.   Je dois dire que tous les deux, nous étions, lors de ces événements, en poste à l’extérieur du pays.

Il s’agit hélas d’une tache indélébile dans l’histoire de notre pays et qui mérite bien évidemment d’être élucidée. Les mauritaniens ont   le droit de savoir ce qui s’est réellement passé ce jour là et, le cas échéant,   le devoir d’exiger que les éventuels assassins répondent de leurs actes.

Il y va du devenir commun de nos populations et de la nécessité de tourner  cette douloureuse page.

Propos recueillis par Dalay Lam

lecalame.info

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